Nouvelle
Son rythme cardiaque s’accélérait. Il avait le souffle court. L’idée qu’il était bientôt 16h20 l’effrayait. On l’attendait dehors. Une bande de jeunes. Encore une histoire débile. Ce jour-là et comme tous les mardis durant la pause de midi, Jérémy allait manger chez sa grand-mère. Il avait été habitué à y aller à pied lorsque son grand-père venait encore le chercher. Jérémy devait passer dans le préau d’une autre école, celle d’en face de la sienne. Allez savoir pourquoi, les élèves des deux écoles se détestaient. On ne pouvait même pas mettre cette haine sur le dos de la distance: ces deux écoles étaient littéralement à 150 mètres. La seule raison pour laquelle la commune avait placé deux écoles, l’une en face de l’autre, était que le quartier était rempli d’enfants. Il fallait donc deux établissements scolaires pour accueillir tout ce petit monde. Donc, alors que Jérémy allait chez sa grand-mère, il avait malencontreusement croisé un groupe de cette école-là. quatre ou cinq gars. Peut-être en dernière année de l’école obligatoire. Des grands. Jérémy avait réussi à fuir en se cachant dans l’allée de sa grand-mère. Mais les gars savaient qu’il allait à l’école de U. Ils allaient l’attendre, c’est sûr. Maintenant, il fallait qu’il trouve absolument un subterfuge, un stratagème, un tour de magie, n’importe quoi pour s’évanouir dans la nature.
Autour de lui, les autres s’excitaient de la sonnerie approchante. « Nathanaël, s’il-te plait, il reste 15 minutes… calme » suppliait Delphine, la maîtresse de classe de Jérémy, avec un air presque désespéré. Nathanaël, dont la capacité de concentration était égale à son incapacité à garder son calme, était un hyperactif. Jérémy aussi était un hyperactif mais pourtant se sentait différent de Nathanaël. Jérémy était sans cesse touché par tout et n’importe quoi, une sorte d’hyperactif de l’émotion: une chute à vélo, un passant trébuchant ou une bagarre dans la cour et hop, c’était le drame pour plusieurs heures. Il en était bouleversé, saisi aux tripes. Nathanaël, lui, il avait cette incroyable capacité à rester impassible devant la violence, particulièrement celle de la cour d’école. Les pires. Ce sont les violences gratuites, réellement gratuites, souvent fondées sur un physique ou une personnalité différente, un chouia atypique. Là, on se lâche. Jamais on ne pense aux émotions de l’autre, ce qu’il pourrait ressentir. Enfin, c’est ce qui semblait à Jérémy. Pourquoi se comporter comme un connard envers l’autre si on a conscience de la souffrance endurée ? Il se souvenait de la première fois où Marie était arrivée à l’école. Ses lunettes, genre double foyer, lui écartaient les yeux. On aurait dit un poisson. Ça n’avait pas échappé aux autres. On l’appelait encore « la truite ». Elle n’avait pas l’avantage de l’esthétique qui épargne certaines personnes. C’est dingue, il suffit d’être belle ou beau pour qu’on nous laisse tranquille. C’est l’avantage de l’apparence.
Bon, 16h10. Ça approche et Jérémy n’a toujours aucun plan convenable. Les chaises commencent à grincer sur le sol, les autres élèves commencent à ranger. C’est bien la première fois que Jérémy n’est pas pressé de sortir de l’école. Le comportement inquiet de Jérémy n’a pas échappé à Delphine : « ça va Jérémy aujourd’hui ? Tu es très silencieux« . De quoi elle se mêle, pensa-t-il. Elle lui reproche quotidiennement d’être trop bruyant et maintenant qu’il la ferme enfin, elle s’inquiète. Jérémy aurait envie de lui répondre: « non ça va pas… non, dans moins de 10 minutes je vais me faire péter la gueule par un groupe de gars que je ne connais même pas et pour des motifs tout aussi obscurs. » Mais ça, c’est dans sa tête. Impossible d’avouer comme ça. Jérémy abhorrait le fait d’avoir la position de la victime. Question de crédibilité envers les autres. Il ne devait pas perdre sa face. Si les autres savaient qu’il allait peut-être se faire casser la gueule, il deviendrait l’attraction et toutes et tous porteraient leur attention sur lui tel des requins sentant le sang. L’image est bien choisie se dit Jérémy, si du sang il y a… manque plus que les ailerons. Il paraît qu’on peut voir arriver les requins avec leur aileron qui sort de l’eau. Facile pour les proies des requins, ils n’ont qu’à regarder par-dessus la surface de l’eau. Cette digression lui donna une idée: aller regarder par la baie vitrée qui longeait le corridor du premier étage de l’école. Par-là, il pourrait observer tous les mouvements de la cour, en particulier l’emplacement de ce groupe de requins qui l’attendait. Il n’aurait qu’à attendre que le préau se vide et alors il pourrait s’extraire de son trou, sortir de sa tanière, et fuir direction la maison.
À ce moment, la lectrice ou le lecteur se dira « bon, il est un peu con ce Jérémy, il n’avait pas pensé à ça ?« . Mais ça serait oublier les vives émotions que l’on peut ressentir lorsque l’on est une proie. On a tendance à penser linéairement. Tout droit. Comme quand on court pour fuir un danger qui nous poursuit. Un bon roman policier vous apprendra qu’il faut courir en zigzag. C’est plus dur à toucher avec un pistolet, une cible qui change de cap. Vous le saurez pour la prochaine fois où vous serez confronté à un tueur en série ou un voleur de bas étage qui vous attend au coin de la rue pour vous dérober votre dernier téléphone.
16h20. La cloche sonne. Les élèves se précipitent hors du bâtiment. Jérémy guette par la fenêtre. Rien en vue. Les couloirs se vident pour bientôt ne laisser personne d’autre que Jérémy et Delphine – vous vous souvenez, la maîtresse ? « Jérémy, tu attends quelqu’un ? Il se passe quoi aujourd’hui ?’ » dit Delphine surprise de voir encore Jérémy dans les couloirs. Il faut dire que ce n’était pas son genre. Jérémy, c’était plutôt le gamin « premier parti, dernier arrivé ». Jérémy ne répondit pas. Elle revint à la charge : » tu veux que je t’accompagne dehors ? tu as l’air inquiet« . « Evidement ma grande, tu t’es déjà fait péter la tronche par 4 débiles ? peu probable » pensa-t-il si fort que le dédain, bien que dissimulé, apparu sur son visage. Delphine le décela et se dit que quelque chose n’allait pas. « Allez, je t’accompagne » décida-t-elle. Elle attendait que Jérémy enfile ses chaussures. Il n’en coupera donc pas. Si ses assaillants l’attendent en bas, il aura la honte de sa vie de se cacher derrière sa maîtresse. Peut-être valait-il mieux se faire casser la figure plutôt que de se cacher dans les jupons de la maîtresse. Question de crédibilité. Le passage à tabac allait durer quelques minutes alors que la honte allait mettre des mois à s’évaporer. Tout en douceur et dans une lenteur travaillée, Jérémy se mit en mouvement, laçant ses souliers délicatement, feignant de se concentrer à chaque mouvement pour gagner quelques secondes. Peut-être les quatre brigands seront-ils partis ? Chaussures aux pieds, il se leva et, accompagné de Delphine, il longea la baie vitrée jusqu’aux escaliers. Chaque marche le rapprochait de la honte ou de la violence de la cour. Arrivé devant la porte d’entrée du bâtiment de l’école de U., il observa. Delphine ouvrit la porte. » On y va Jérémy ? » s’agaçait Delphine de la lenteur de son élève qui n’arrêtait pas de tourner en rond. L’odeur de l’extérieur pénétra les poumons de Jérémy. Les acacias en fleurs annonçaient la fin de l’année scolaire. L’été, bientôt. La fin du préau et de ses violences. Jérémy entendait encore les cris des enfants qui jouaient dans le préau. Ces enfants qui semblaient errer, sans avoir de lieu où aller. Comme s’ils n’avaient ni maison, ni parent. On ne savait jamais d’où ils venaient et où ils partaient. De temps à autre, ils apparaissaient au détour d’une rue, seul.
Jérémy sortit. Rien à l’horizon. L’agitation de la sortie d’école s’était tue et il ne restait plus que ces quelques élèves qui, toujours sans parents, erraient dehors jusqu’au lendemain matin.