Fragments – 2014/2015

Les fragments ci-dessous ont été écrits entre 2014 et 2016 dans un carnet puis retranscrits ici, dix ans plus tard.

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Je ressens dans la distance une complaisance malsaine. La séparation me rend heureux, il me plait de savoir être aimé de loin. Ça rend possible une infinité de pensées.

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On ne naît ni bien, ni mauvais. On naît innocent. On grandit, on ingère notre environnement, on le digère ou on le recrache.

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A mon moi intérieur. 

« Je », mon moi, n’est rien. Il est aussi vide que plein. Je ne suis qu’à travers les autres et vice et versa. Mon moi ne s’est pas créé parce que j’étais « moi ». Il s’est créé parce que tu étais « toi ».

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Certains philosophes affirment que le mal n’est pas fait de manière volontaire, que les êtres humains ne cherchent pas à faire le mal autour d’eux pour faire du mal en soi. Le mal serait en fait uniquement fait par omission du Bien. L’homme chercherait à toujours se satisfaire, même si cela coûte. Dès lors, on peut affirmer que l’homme n’est pas attiré fondamentalement par faire le mal mais cherche uniquement à satisfaire des désirs lesquels entraînent un mal pour d’autres.

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Comment savoir si un homme est capable de penser ? Il m’arrive souvent de me demander si certaines personnes de mon entourage pourraient devenir des A. Eichmann si l’occasion se présentait. La pensée et la conscience, le Vernunft et la consciousness théorisés par Hannah Arendt ne sont pas des « capacités » visibles. « Penser » n’est pas anodin. Beaucoup de personnes en sont incapables. Combien ne savent pas l’effet que leurs actes ont sur les autres ?

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2012. On va parler de ma faute et de mon implication. Le temps où tout restait à être détruit. Personne ne le savait, personne n’avait compris.

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Il paraît évident qu’une séparation n’est pas facile. Mais au fond, qu’est-ce que c’est ? Il ne s’agit que de perte d’habitude. La vie en est pourtant pleine. La séparation crée une rupture par rapport à des événements répétés du passé. Il suffit donc juste d’avancer. Regrettons-nous d’avoir vu un bon film lorsque nous l’avons terminé ? Ne sommes-nous pas heureux de l’avoir découvert ? Ce sont les souvenirs qui forgent notre passé. Il s’agit d’en garder que les bons.

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Le bonheur, c’est parfois de ne pas comprendre, de ne pas aimer.

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Les relations sociales n’entrainent qu’une joie passagère. La vraie joie, constante, se trouve seul. Il faut savoir être seul pour savoir gérer les relations humaines. En étant seul, on apprend la valeur de soi et celle des autres. Ce n’est que dans le manque que l’on rencontre la vraie valeur des choses. Lorsque les gens sont là, ils sont , ils n’ont que la réalité terne et morne de leur apparence.

Ils sont là.

Et c’est tout.

Lorsque les autres sont absents, ils ont l’avantage d’être imaginés. C’est un peu le champ des possibles qui s’ouvre.

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L’homme ne peut être qu’égoïste car il n’a aucun moyen de transcender l’altérité. Il ne peut que constater l’existence d’autrui. Il ne peut jamais percevoir ce que l’autre perçoit, ni ressentir ce que l’autre ressent. L’expérience est tributaire d’un ego et cet ego est assurément la constante la plus importante pour chaque être humain. Ceci posé, bien vaines sont les théories moralistes tendant à nous faire croire qu’on peut vivre pour les autres au détriment de soi.

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De Saussure disait que le mot « chien » n’avait jamais mordu personne, je me demande toutefois si le mot « chien » aboie lorsqu’il voit passer le facteur.

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La vie est une longue suite de déceptions. Il suffit juste de s’en habituer. Je suis beaucoup plus affecté par ce qui me blesse, me choque et me révolte que tous les moments de bonheur et de plaisir que j’ai pu vivre. Ce n’est pas pour rien si les médias s’attachent aux faits divers et aux mauvaises nouvelles… on est toujours plus pris par le malheur des autres, et ça nous fait du bien, en quelque sorte, de savoir que l’autre aussi souffre. La vie est constituée de deux temps : celui de la satisfaction, immédiatement suivi de la tristesse et du manque.

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« Vivre le moment présent » me semble contenir plusieurs dimensions temporelles paradoxales. Vivre le moment présent, c’est se détacher du passé en omettant le futur, un instant, un instant seulement.

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L’arbre met plusieurs années à se construire un tronc solide qui lui permettra de supporter les tempêtes. Je ne suis qu’une fleur voire un buisson. Plein de vie, plein de futur mais toujours étouffé par les hivers longs et rudes.

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Propos sur la belle mort.
Il m’est arrivé d’entendre « sa mort fut douce » ou au contraire « sa mort fut brutale ». Paradoxalement, ce n’était pas tellement la mort qui fut douce ou brutale mais bien la vie qui a précédé la mort. On semble obnubilé par la mort à tel point qu’elle influencerait notre vie.

En réalité, ce n’est pas tant la mort que l’idée de la mort qui agit sur nous. Or, l’idée de la mort est une idée parmi tant d’autres. Pourquoi l’idée qu’un jour je serai à la retraite n’a-t-elle pas les mêmes effets sur moi que l’idée du jour où je serai mort ? Et même s’il n’y a de sûr dans ce monde que la mort, cela ne modifie pas mon propos. Nous n’avons aucune idée de ce qu’est la mort en soi. Bien plutôt, il semble que l’image que l’on se fasse de la mort est celle de la vie, sans nous.

Nous n’avons donc qu’une idée construite et totalement fictive de ce qu’est la mort. Pourquoi laisser une idée construite et totalement fictive agir sur nos vies ? À l’heure où il faut s’en aller, se succéderont instantanément le souvenir puis le néant et entre les deux, aucun chemin de regret. Rien d’autre. Et le néant ne saurait influencer l’être précédé. Je me sens plus proche d’Épicure que des chrétiens.

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Lorsque je la regarde dormir, je ressens sa paisibilité. J’aurais envie de la réveiller pour la partager. Mais je ne peux me résoudre à tuer son calme qui la borde dans son sommeil. J’en suis presque jaloux. On se sent à l’écart lorsque l’insomnie nous frappe alors que le sommeil a déjà enveloppé celle qui aurait dû partager notre lente agonie. Me voici parti pour des heures d’attente…

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Il n’y a rien de plus égoïste que l’amour. On ne souhaite le bonheur de l’autre qu’à travers le nôtre. Je ne crois pas les « si tu es heureuse alors je le suis aussi ». En réalité, il aurait fallu dire « j’aurais été heureux si tu l’avais été avec moi ». L’amour, c’est vouloir capturer l’autre et le garder pour nous. 

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Lorsqu’on écrit, on a moins à parler, moins de bêtises à prononcer, moins de couteaux à lancer. 

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Il n’y a rien de plus compliqué que de trouver le mot juste, celui dont les sens multiples couvrent tout le champ des émotions que l’on souhaite transmettre. Un « je t’aime » n’a jamais couvert un seul battement de mon cœur.

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L’horreur d’être panthéonisé, condamné à errer dans la mémoire des gens, la mort n’étant même plus la porte de secours à l’oubli.