Le discours impersonnel

J’avais appris qu’on ne commençait jamais un texte par « je », qu’il fallait se dépersonnaliser. Il fallait écrire « nous » ou « on ». Le « je » n’existait plus, il ne devait plus exister. Et pourtant, c’était difficile de me dissocier de moi-même. Égoïstement, peut-être, j’étais mon tout.

Le monde était perceptible à travers mes yeux, et mes yeux uniquement. Même si je voyais les larmes des autres couler ou leur sourire se répandre sur leur visage, je ne pouvais que ressentir le battement de mon propre cœur, dans ma propre poitrine. Je ne pouvais que ressentir l’air frais sur ma peau, mes poils s’hérisser, ma fatigue, mes envies et mes doutes. Je ne pouvais qu’essayer de comprendre ce que les autres ressentaient, sans réellement y parvenir. Ce qui m’était accessible n’était qu’une comparaison entre ce que je ressentais, moi, et ce que je pensais que les autres ressentaient. Alors, n’ayant jamais eu accès à l’autre, à l’altérité brute, à toi, comment pourrais-je t’intégrer dans ce texte qui se veut être l’aveu de ma propre conscience ?

Je sais, c’est un « on » impersonnel, un « nous » qui n’intègre aucune forme d’altérité.

Mais enfin, quelle est la logique ? On se veut impersonnel pour se distancier de ses propos. Pourtant, je ne veux pas me distancier de mes propos. Et je ne veux pas que vous croyiez que je m’en distancie. Je veux que vous les lisiez, que vous les ressentiez comme si je vous les partageais directement, sans le média que sont les mots, comme si je pouvais, par télépathie, vous envoyer ce qui me frotte là-dedans. Ce qui tape. Ce qui gratte. Ce qui pique. Tout ce qui fait que l’on fait. Tout ce qui fait que l’on est humain. Ensemble.

C’est ce courant chaud dans mon estomac qui me permet de comprendre l’importance de l’autre. Sans ce courant chaud, je serais incapable d’analyser les signes extérieurs de ta vie intérieure. Sans un « je » personnel, je ne serais pas humain.