Est-ce que vous vous êtes déjà attaché à des personnages d’une série, d’un livre ou d’un film ? Je veux dire, attaché émotionnellement au point de ressentir une affection singulière, réelle, pour ces personnages et leur histoire ?
Pendant les nombreuses heures que vous passez à vivre leurs péripéties, vous êtes devenu complice. C’est comme si vous partagiez un bout de leur vie et eux, un bout de la vôtre. Ils font partie de votre quotidien. Vous y pensez, de temps en temps, comme vous penseriez à d’autres personnes que vous connaîtriez dans la vie réelle. La vie fictive déborde sur vous, elle se fait sentir dans votre ventre. Et puis, vous faites des parallèles avec la réalité. Vous vous attachez aux personnages, vous essayez de les comprendre, vous partagez leurs points de vue, ou pas. Vous souriez lorsqu’ils annoncent une bonne nouvelle, vous pleurez lorsqu’il leur arrive un malheur. Ils vous énervent aussi, parfois. Vous ne comprenez pas : « mais, pourquoi tu fais ça ? ». Ils vous font ressentir de la gêne, du bonheur ou de la tristesse. Vous tentez de leur expliquer leur propre histoire « non, ne fais pas ça » ou « continue, tu verras ! ». Mais les personnages n’écoutent pas. Ils sont fixés sur des rails et vous les suivez également. Chaque fois que vous ouvrez votre livre ou votre ordinateur pour continuer la série, vous vous replongez dans cet univers. Vous rencontrez à nouveau vos personnages. Ils sont là. Ils vous attendaient. Fidèles, comme toujours.
Un jour, il y a un générique de fin. Il y a une page qui se tourne, une autre qui se ferme définitivement. Et c’est tout. Il n’y a rien d’autre. Il n’y a que ce cette parcelle de fiction qui n’existera jamais. Pourtant, les personnages, vous les avez créés. Vous les avez imaginés. Vous avez vécu avec eux et vous voudriez continuer à vivre avec. Vous voudriez que l’évolution se poursuive. Mais la fiction elle, elle est terminée. Alors, vous devez vivre dans votre réalité avec cette finitude, sans que cette finitude ne soit jamais assez pour ces personnages avec qui vous avez vécu des émotions.
C’est con. Mais, pourtant, vous étiez si engagé. Et puis, il n’y aura plus rien. Plus jamais. Alors, oui, de temps en temps, il y a des tomes 2 ou des spin-offs. Mais ce n’est jamais aussi bien que la première fois. Ce n’est jamais tout à fait la même chose. On y retrouve jamais ce qu’on cherchait, peut-être s’était-on imaginé autre chose ? Peut-être est-ce de notre faute ? Peut-être nous ne devrions pas tomber amoureux d’une fiction ? On peut regarder une nouvelle fois une série. On peut relire un livre. On peut revoir un film. Mais l’immédiateté de l’émotion ne reviendra jamais. Elle nous est définitivement éloignée.
Peut-être que vous essayez de trouver des alternatives. S’abonner au réseau social de l’actrice ou de l’acteur, suivre le réalisateur, s’abonner à l’autrice. Mais ce n’est jamais pareil. Alors, la vie semble un peu plus morne, un peu plus triste, un peu plus vide. On se sent un peu plus seul, comme si on avait perdu quelqu’un. On pourrait m’accuser d’exagérer. Mais, quand on y pense, combien d’heures mettez-vous à lire un livre ou à regarder une série complète ? 30 heures ? 40 heures ? Des fois, 100 heures ? Et combien d’heures voyez-vous vos amis par semaine ? votre famille ?
On peut recommencer une nouvelle série ou un nouveau livre tout en sachant que nos personnages auxquels on s’est tant attachés n’y seront pas.
On est condamné à vivre avec cette parcelle de fiction ayant un début et une fin avec un espace établi, terminé, ciselé, définitivement tracé.
Il m’arrive de temps à autre de réécouter la bande-son de séries ou de films que j’ai vus et qui m’ont touché. Ça me permet, dans ma tête, de continuer la fiction, de recréer une parcelle où les personnages auraient continué leur vie, avec la mienne. Ça me permet de les imaginer différemment. Ça me permet d’espérer qu’ils vont continuer. Et que moi aussi. Et qu’en fait, rien n’est terminé. Et que tout était dans ma tête. Et que tout est toujours dans ma tête. Alors à travers les bandes-sons, j’arrive à me replonger dans l’univers de la fiction, et puis je fais encore un bout de chemin avec ces personnages, un tout dernier, avant de les laisser définitivement derrière sans oublier qu’ils ont fait partie d’un bout de ma vie.