Chapitre 2: Sisyphe au Vietnam

C’est dans le nord du Vietnam, là où les champs laissent leur place aux montagnes, que Zeus aurait pu condamner Sisyphe à transpirer éternellement sur son rocher. Après quelques jours à Hanoï, j’ai repris ma bicyclette pour me rendre dans le nord. Au début, ça monte. Après, aussi. Ça monte tout le temps. Quelques fois, une petite descente s’installe entre les montées, simplement pour redonner l’espoir et le courage nécessaires afin d’affronter les dénivelés suivants.

Les premiers kilomètres furent difficiles. La chaleur, l’humidité, le dénivelé et le traffic compliquent l’itinéraire que j’avais prévu. Les montées sont raides et le soleil frappe fort. Je vais adapter mon trajet afin d’éviter, autant que faire ce peut, les montées avec des pentes à plus de 10%. En l’occurrence, c’est dans une montée à 12%, lorsque je tentais tant bien que mal de hisser mon vélo en-haut de la montagne, que j’ai pensé à Sisyphe. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » écrivaient Shūzō Kuki et Albert Camus. Bon, m’imaginer Sisyphe heureux, je peux. Mais était-il réellement heureux, notre Sisyphe ? Et si oui, quelles étaient les conditions de son bonheur ?

Un peu de contexte tout d’abord: Sisyphe, c’est un personnage de la mythologie grecque principalement connu pour avoir été condamné par Zeus à pousser un rocher en haut d’une montagne et à le voir dégringoler le long de l’autre versant, et recommencer, encore, et pour l’éternité.

Albert Camus utilise ce mythe afin de construire son concept de l’absurde qu’il développera dans son triptyque littéraire: Caligula (1944) L’Etranger (1942) et Le Mythe de Sisyphe (1942). La question centrale de ce dernier ouvrage est la suivante: si la vie n’a aucun sens, devrais-je me suicider ? La question est un peu rude pour un carnet de voyage intitulé « wheels and happiness« , je m’en rends bien compte. Néanmoins, la question que pose Camus m’intéresse particulièrement: existe-t-il un sens à ce que l’on fait sur cette terre ? Et s’il n’y a aucun sens, quel en est l’intérêt ?

Pour Camus, l’être humain possède un destin: celui d’être mortel. C’est tout. Et il faut l’accepter et célébrer la vie telle qu’elle est car chaque jour passé nous rapproche de la mort. Il n’y a rien de plus. Camus développe ainsi une éthique du contentement. Il faut se contenter de ce que l’on a puisqu’il n’y a que cela qui existe. Quid de l’espoir dans tout cela ? Il faut l’oublier. L’espoir, c’est reconstruire un monde idéal à l’image qu’on voudrait. Or, le monde n’est pas intelligible pour la connaissance humaine et l’absurde naît lorsque la raison se heurte à l’aspect dé-raisonnable du monde. Comment comprendre raisonnablement le monde dans lequel nous évoluons dès lors que celui-là n’est pas accessible par la raison ? Ce n’est pas possible nous répond Camus, et c’est là où se trouve l’absurde de notre condition, condamnés à naviguer dans un monde avec une raison qui ne nous permet pas de le capturer.

Alors, comment peut-on imaginer Sisyphe heureux ? Camus nous répond: par l’éthique du contentement. Il faut imaginer Sisyphe accepter sa condition, accepter la futilité de sa tâche et de son existence. Accepter, c’est lâcher prise. Par un certain paradoxe, Camus nous dit qu’accepter sa condition est une sorte de délivrance. C’est précisément ce que la pensée bouddhiste plaide depuis des millénaires: « accepte ce qui est » aurait dit Bouddha.

En quittant Hanoï, j’ai tenté de prendre les petites routes afin d’éviter la « QL 6 » qui est une sorte d’autoroute. Même si les camions et voitures n’y roulent pas très rapidement, c’est toujours pénible de se faire sans cesse dépasser par des véhicules, qui te klaxonnent au passage et qui soulèvent de la poussière.

Après une cinquantaine de kilomètres et alors que le soleil de midi tapait sévèrement, je décide de faire une pause sous un arbre, juste avant une longue et rude montée. Durant ma pause, un scooter s’arrête auprès de moi. Un homme, un local, avec les dents noires – si tant est que ce fussent des dents – commencent à me parler. Je n’y comprends rien. Il semble m’indiquer qu’il y a quelque chose qui va me tuer sur mon chemin. Je comprends qu’il y a un danger. Bon, il n’a pas l’air tout net. Je n’ai jamais entendu parler de brigands par-ici. Je le remercie de sa sollicitude à mon égard mais lui répond que je vais survivre, qu’il ne doit pas s’inquiéter pour moi. Mais il insiste. Il ne me laisse pas tranquille. Forcé d’abréger ma pause, j’enfourche mon vélo pour continuer ma route. Il tente alors de me retenir mais je réussi à passer.

Je commence donc cette montée. Je m’aperçois vite que cela va être difficile. Je pousse mon vélo. Mes pieds glissent. Le vélo est extrêmement lourd. Mes tempes frappent violemment le côté de ma tête. Il fait chaud. Je suis trempé de transpiration. J’ai la tête qui tourne et me sens de moins en moins bien. J’enchaîne les pauses. Finalement, après une heure d’effort, j’arrive enfin en haut de ma route. La descente, enfin ! La libération. Sisyphe peut lâcher son rocher qui va glisser seul désormais. Il pourra le regarder descendre et souffler. Le sentiment d’accomplissement l’enveloppera et les hormones sécrétées par l’effort fourni le rendront heureux. Avec de la chance, du haut de la montagne, il verra le coucher du soleil. Le meilleur l’attend alors: une descente sans poids, certes en direction de sa condamnation mais tout de même, une descente sans effort.

Peut-être que le bonheur de Sisyphe se trouve également dans l’appréciation du moment présent, sans penser à la prochaine montée – inévitable tant pour lui que pour moi – en faisant un effort d’abstraction des pensées envahissantes. Celles qui tournoient constamment dans notre esprit.

Sauf que notre ami Sisyphe avait décidé ce jour-là de laisser ses cailloux trainer en haut de ma montée:

Je comprends alors ce que voulait me dire le gars qui m’a arrêté en bas de la montée. La prochaine fois, j’écouterai. Je tenterai de comprendre, à tout le moins.

À cet instant, je fais preuve de contentement et j’accepte donc mon sort et profite de la descente, que je venais de monter si péniblement. C’est comme ça. De toute façon, je n’allais pas escalader les cailloux (même si j’y ai pensé). Je modifie donc mon itinéraire du jour. Heureusement pour Sisyphe et pour mon vélo, les montées offrent toujours une descente, quelqu’en soit le côté….

Voyager à vélo, c’est faire preuve d’acceptation. Il faut accepter que ça monte, il faut accepter d’être mouillé – de pluie ou de transpiration. Il faut accepter d’avoir chaud ou froid. Et il faut accepter que ça fasse, parfois, mal. Je m’imagine Sisyphe maudire son caillou durant toute la montée puis, lorsque le rocher dégringole de l’autre côté de la montagne, se dire « c’était pas si horrible. Regarde comme c’est beau la vue d’en haut« . C’est à peu près le dialogue que j’ai avec mon vélo.

Pour le reste du trajet au Vietnam, je suis principalement la route QL 6. Celle-ci a l’avantage de traverser un certain nombre de petits villages ainsi que d’être longée de beaucoup de commerces et de restaurants, ce qui me permet de m’arrêter ou de faire le plein de nourriture. Aussi, elle a peu de risque d’être coupée par un éboulement, ce qui a l’avantage de la certitude du trajet…

Mon itinéraire m’amène, chronologiquement, à passer une nuit dans les villes et villages suivants:

Hòa Binh

Muong Bi

Mai Chau

Vân hô

Moc Chau

Son La

Hung Nhân

Muong Âng

Dien Bien Phu

Après 14 jours au Vietnam, je laisse Sisyphe et son caillou derrière moi pour passer la frontière avec le Laos (qui n’est pas beaucoup plus plat !). D’une manière générale, les vietnamiennes et vietnamiens sont très accueillants. J’ai eu la chance d’être, par deux fois, invité à partager un repas avec la famille ou des amis de mes hôtes. Même si la barrière de la langue m’a empêché d’avoir de grandes discussions avec les gens que j’ai croisé, la communication simple reste possible et google traduction est une aide précieuse.

Vous pouvez retrouver les lieux où j’ai dormi sur My Maps:

Le Vietnam en quelques chiffres:

  • 14 jours sur place, 10 jours de vélo
  • 581 km à vélo
  • 8’474 m de D+
  • En moyenne, 58.1 km et 847.4 m de D+ par jour de vélo