Chapitre 3: L’idée, le voyageur et le voyage

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent,
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal – Le Voyage (1857)

Le 23 août 2025, je passais la frontière entre le Vietnam et le Laos, à Tay Trang, à environ 35 Km depuis Dien Bien Phu. 800m de dénivelé positif. Je commence à m’habituer aux montées.

Le Vietnam avait été une découverte, le Laos fut une surprise. Je ne m’attendais pas à tant de différences dans le développement entre les deux pays. Les routes du Laos sont parsemées de nids-de-poule et de graviers, en particulier à la fin des descentes, dans le creux qui sépare les deux pentes, ce qui oblige les cyclistes à freiner leur élan tant attendu durant la montée.

Les magasins et les restaurants se font rares. Les klaxons ont cessé. À perte de vue, s’étendent des étendues vertes laissant imaginer toute la vie que peut contenir cette jungle que l’on rêve impénétrée. La nature a gardé ses droits sur le son et sur le sol. Sur des petites collines pointent des villages en bois semblant avoir été épargnés par le temps. Les gens s’activent aux tâches quotidiennes. On plante, on coupe, on taille, on cueille, on lave, on mange et on se repose. Bref, on vit au rythme du nécessaire, au rythme de la vie dans son sens fondamental. Le nord du Laos est épargné par le superficiel et le superflu. Pas de grands panneaux publicitaires, pas besoin de promotion tape-à-l’oeil, encore moins de boutiques de fringues et autres témoins de nos sociétés consuméristes. Ici, on est, on n’a pas.

Le vrai voyageur est celui qui part pour partir décrit Baudelaire dans son poème « Le voyage ». Ce n’est pas celui qui part pour se reposer, ni celui qui part pour découvrir une autre culture ou profiter d’un climat favorable. Les vrais aventuriers cherchent avant tout le départ. Mais qu’est-ce « partir » ? qu’est-ce que cela implique et pourquoi part-on ?

¨Depuis mon canapé, je me faisais une idée du Vietnam et je me faisais une idée du Laos. J’imaginais mon voyage d’une certaine façon tout en sachant que la réalité serait différente. De manière inconsciente, j’ai tenté de retrouver cet imaginaire dans la réalité de mon voyage. J’ai avalé les kilomètres pour rattraper l’image de plus en plus fuyante que je voulais retrouver. Plus j’avançais, plus je pensais trouver ce que je m’étais créé, sur mon canapé.

Mais la réalité est toujours différente de ce que l’on s’est imaginé. La différence entre le rêve et la réalité peut créer de la déception. Alors, sans n’être jamais totalement satisfait de ce que je trouvais, je me persuadais que j’allais trouver, plus loin, dans le prochain pays, à la prochaine ville ou au prochain virage, l’idée que je m’étais faite de mon voyage.

Lorsque j’ai passé la frontière du Laos et que j’ai roulé quelques kilomètres dans ses terres du nord, j’ai acté ce que je savais déjà: jamais je n’allais trouver l’idée de mon voyage sur la route, car on ne trouve jamais le monde des idées dans le monde des res, des choses matérielles. J’ai dû quitter un pays, le Vietnam, et en trouver un autre, le Laos, pour accepter que mon voyage n’allait être que ponctué d’imprévu et de découverte. Et, au fond, n’est-ce pas ce que j’étais venu chercher ? Imprévu et découverte ? N’est-ce pas le fond de tous les voyages ?

Oui. Mais j’avais créé l’imprévu et la découverte, dans ma tête, dans mon monde de mes idées. Je savais ce que je devais découvrir. Je savais quand j’allais crever ma chambre à air et comment j’allais la changer. Dans quel décor. Tout ça, c’était déjà dans ma tête. Ce que je cherchais dans mon voyage était hors de ce monde, dans lequel nous vivons vous et moi.

Ma situation m’a fait penser à un autre poème de Baudelaire « Anywhere out of the world« , publié dans le recueil posthume des Petits poèmes en prose (Spleen de Paris) dans lequel le poète dialogue avec son âme, à la recherche d’une ville dans laquelle vivre:

XLVIII

ANYWHERE OUT OF THE WORLD

N’IMPORTE OÙ HORS DU MONDE.

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

Mon âme ne répond pas.

« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »

Mon âme reste muette.

« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »

Baudelaire part d’un constat: si nous sommes toujours bien là où nous ne sommes pas, nous ne sommes jamais bien là où nous nous trouvons. Ainsi, le malade préférera le lit d’en face et, celui d’en face, le lit près de la fenêtre. A coup sûr, si les deux échangeaient, ils se diraient que l’autre position était finalement mieux. C’est un peu l’histoire de l’âne de Buridan qui finit par mourir de faim entre deux picotins d’avoine ne sachant lequel choisir.

De cette insatisfaction, Baudelaire propose à son âme de partir. Aller vers l’ailleurs. Déplacer son être. Le voyage est la réponse illusoire au fait que nous sommes toujours bien là où nous ne sommes pas. Car, si le bien se trouve où nous ne nous trouvons pas, rien ne sert de voyager… Force est de constater que nous ne serons jamais bien nulle part. A quoi bon dépenser temps et argent dans un voyage ? La problématique qu’il faut donc résoudre est celle de la satisfaction au présent, de l’ici et du maintenant. Être bien, là où on est. C’est le verbe « être » qui est important et non la modalité spatiale du « là ».

Lorsque j’étais sur mon canapé et que je m’imaginais mon voyage, je ne faisais que créer une ailleurs onirique. Cet ailleurs, j’ai tenté de le projeter sur l’ici et le maintenant, sur mon expérience brute de l’instant présent, dans mon voyage. J’ai voulu reproduire les images du Vietnam que j’avais en tête et je voulais découvrir le Laos que je m’étais imaginé.

Mais quel intérêt de voyager si l’ici est, sans cesse, projeté vers l’ailleurs ? Quel intérêt à être ici si l’on veut retrouver cet ailleurs ? Autant rester sur son canapé.

Mon erreur a peut-être été de vouloir nourrir le réel avec mon imaginaire – chose impossible puisque le réel n’est que ce qu’il est et ne peut être aliud, autre. La solution: nourrir mon imaginaire avec le réel. Voilà à quoi peut et doit servir un voyage.

* * *

Il faut partir pour partir. A l’esprit qui cherche le lieu parfait, l’âme répondra toujours: ce que tu cherches se trouve hors de ce monde.