Alors l’esprit ne regarde ni en avant ni en arrière. Le présent seul est notre bonheur.
Goethe, Faust
Depuis des années, ma vie est tournée vers le futur. J’adore faire des plans sur la comète. J’organise, je planifie, je me réjouis.
Or, « se réjouir », n’est-ce pas vivre dans ce qui n’est pas encore ? On se réjouit toujours de quelque chose qui va advenir et non quelque chose qui est advenu ou qui est en train de se produire.
En me projetant sans cesse dans le futur, lorsque l’événement se produit finalement, je ne le vis pas au présent. Je suis déjà en train de me réjouir du suivant.
On pourrait me dire: « Super, tu passes donc ta vie à te réjouir ! »
Certes. Mais il y a malgré tout quelque chose de dérangeant dans le fait de ne jamais vivre pleinement les expériences.
Mon voyage ne fait pas exception. Chaque jour, je planifie où je vais dormir le lendemain, où je vais m’arrêter pour manger, dans combien de temps arriverai-je à la prochaine étape du voyage, dans combien de jours je serai dans le prochain pays, dans combien de kilomètres, etc.
Chose étonnante: depuis quelques jours, je planifie comment je vais aménager notre appartement à mon retour à Genève. Pourtant, lorsque j’avais l’occasion d’effectivement aménager notre appartement, je planifiais mon voyage. Quel comble !
On en revient au poème de Baudelaire présenté dans le Chapitre 3:
« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. »
Donc, comment faire pour vivre maintenant ? Existe-t-il une méthode pour vivre au présent ? Sommes-nous condamnés à osciller entre le passé et le futur, comme un pendule, toute notre vie ?
« Soyez ce que vous faites » chez Montaigne
Dans le dernier chapitre de ses Essais, Montaigne nous conseille de prendre le temps et de simplement faire les choses que nous sommes en train de faire:
« Quand je danse, je danse : quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps : quelque autre partie, je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. »
(III, 13, De l’expérience)
Notre esprit est sans cesse en train de naviguer dans un courant de pensées continues. Même lorsque nous sommes actifs, notre esprit continue ses pérégrinations.
Dans son livre « Méditer au quotidien » le Vénérable Hénépola GUNARATANA compare notre esprit à un animal sans cesse en mouvement. Matthieu RICARD utilise la figure du petit singe pour illustrer un esprit qui saute sans arrêt de branche en branche, de pensée en pensée.
Montaigne n’est ainsi pas si éloigné de la philosophie bouddhiste en nous conseillant d’entretenir une présence mentale à l’action que nous sommes en train de réaliser.
Et ce n’est pas si simple ! Essayez une fois de marcher et de vous concentrer uniquement sur vos mouvements. Vous constaterez que votre esprit ne cesse de bavarder.
Spoiler alert: En vélo, c’est impossible. Les voitures nous dépassent et nous frôlent sans cesse si bien qu’il faut être tant attentif aux mouvements de son corps qu’aux mouvements extérieurs.
Montaigne nous offre un autre conseil: prendre le temps de faire les choses ! Un autre exemple dans les Essais:
« Ésope ce grand homme vit son maître qui pissait en se promenant, Quoi donc, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ? Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d’oisif, et mal employé. » (III, 13, 1739)
Faire les choses que nous sommes en train de faire, et prendre le temps de les faire, c’est un bon conseil. Mais comment calmer le bavardage de l’esprit ?
Une réponse méditative
En Thaïlande, de nombreux temples organisent des « Monks Talk » – littéralement des discussions avec des moines – lesquels se mettent à la disposition des passants pour répondre à leurs questions.
J’ai saisi l’occasion pour aller poser toutes mes questions sur le bavardage de l’esprit.
Un moine du temple de Wat Daowadung à Chiang Mai m’a reçu et a pris 2 heures de sa journée pour m’expliquer que la méditation était la clé et que cette méthode était pratiquée depuis plusieurs millénaires. Par exemple, la méditation Vipassana est enseignée depuis environ 2500 ans !
Vipassanā est un terme pâli qui signifie “vision claire” c’est-à-dire voir les choses telles qu’elles sont.
En très résumé, la méditation consiste à se concentrer sur sa respiration tout en étant conscient des mouvements de l’esprit et de son corps.
Toute méditation doit commencer par une pensée altruiste car « c’est en donnant du bon que nous recevrons du bon, et c’est en donnant du mauvais que nous recevrons du mauvais » m’a dit le moine.
Lorsque je l’ai remercier pour le temps qu’il avait pris à répondre à mes nombreuses questions il m’a dit quelque chose qui m’a marqué: « il est important de prendre du temps pour les gens qui se posent des questions, et en particulier ceux qui cherchent le bonheur, car plus il y a de gens heureux, plus le monde va mieux« .
Ainsi, la méditation et la recherche du bonheur sont intimement liés à notre rapport aux autres. D’ailleurs, je pense qu’il serait difficile d’être heureux dans un monde malheureux.
Alors je me suis demandé: quel est le rapport entre le bonheur et l’altérité ? Pouvons-nous être heureux si on est seul ? Quel est le lien entre notre bonheur et nos rapports sociaux ?
Mais ça, c’est pour le prochain chapitre.

