Le cuissard ne fait pas le cycliste

Les voies impénétrables du luxe

Durant mon voyage à vélo, j’ai eu l’occasion d’expérimenter le fameux dicton « l’habit ne fait pas le moine » — ou, pour paraître savant, en latin : barba non facit philosophum.

L’apparence reste, encore et toujours, notre premier accès à autrui, et souvent le fondement de notre premier jugement.

Au fil de mon voyage de huit mois autour du monde en bicyclette, Tiffany et moi avions prévu de nous retrouver à certains endroits où je poserais mon vélo pour des vacances plus traditionnelles. Notre premier rendez-vous était à Phuket, en Thaïlande. Nous avions organisé ces retrouvailles bien avant mon départ et réservé un bel hôtel : un cinq étoiles, privatif et privilégié, où nous aurions du temps et de l’espace pour nous.

Le jour où nous devions nous retrouver, je suis arrivé le premier à l’hôtel et, naturellement, à vélo. Il faut imaginer que cela faisait deux mois que je voyageais avec les mêmes vêtements, que je lavais bien sûr de temps à autre.

Malgré tout, la saleté s’incruste, les tissus s’usent, et les tâches deviennent indélébiles. Bref, j’étais habillé en voyageur, et mon apparence reflétait les 2500 kilomètres que j’avais dans les roues.

Pour accéder à l’hôtel, il fallait emprunter une route privée grimpant le long d’une colline. Une barrière fermait le passage, surveillée par deux gardes dans une guérite.

D’emblée, ils m’ont barré la route. Le ton était suspicieux : « where are you going ? » Lorsque j’ai expliqué que j’avais réservé une chambre, ils m’ont demandé son numéro. J’ai rétorqué que je ne pouvais pas le savoir, puisque je ne m’étais pas encore annoncé à la réception. Leurs regards trahissaient le doute.

Finalement, ils m’ont laissé entrer — non sans m’indiquer d’aller directement à la réception. En partant, j’ai entendu l’un d’eux parler à la radio. Je ne comprends pas le thaïlandais, mais il est probable qu’il ait annoncé mon arrivée. En haut, deux employés m’attendaient déjà, me demandant avec empressement : « How can we help you? »

Être et paraître

Cette situation m’a ramené au proverbe : « l’habit ne fait pas le moine ».
Elle m’a rappelé à quel point nous devons nous efforcer de penser ce principe — quotidiennement, dans notre rapport aux autres.

Ce proverbe signifie simplement que l’apparence est trompeuse : l’extériorité ne représente pas l’intériorité.

L’habit est l’image de l’apparence extérieure, le moine celle de la foi intérieure. En bref : nous ne sommes pas ce que nous paraissons.

Même si l’apparence est le premier vecteur de l’altérité auquel nous avons accès, elle ne saurait être un accès privilégié à l’intériorité.

Être et paraître sont deux modalités de l’existence distinctes : ni opposées, ni équivalentes. L’une ne détermine pas nécessairement l’autre, et aucun jugement sur l’être ne peut se fonder sur le paraître. Si ces deux plans sont séparés, alors l’un peut influencer — ou non — l’autre. Mais jamais l’un ne contient l’autre.

Gardiens, fonction paradigmatique du proverbe

Or, le rôle du garde est précisément de trier entre ce qui peut entrer et ce qui ne le peut pas. Pour cela, il doit s’appuyer sur des critères visibles, tangibles : des indices extérieurs permettant de juger rapidement. Son jugement est donc fondé sur l’apparence — non par malveillance, mais par fonction et nécessité.

Lorsque j’apparais devant les gardes, j’apparais avec les signes du voyageur au long cours. Or, les voyageurs à vélo ne fréquentent guère les hôtels de luxe : la clientèle habituelle est celle du confort, non celle de la route.

Alors, si l’habit ne fait pas le moine, ni la barbe le philosophe, comment le gardien du monastère doit-il garder la porte ? Devrait-il établir un questionnaire pour sonder la vertu des moines, afin de ne pas se laisser tromper par la robe ?

Sans doute pas.

Le doute bienveillant comme principe des relations humaines

Une solution demeure pourtant que l’on peut emprunter à Descartes: le doute.

Douter, non pas des autres, mais des apparences. Douter, c’est refuser d’établir un lien immédiat entre le visible et l’être. C’est questionner ce que nos sens perçoivent, mais aussi nos propres biais — ces filtres invisibles que notre expérience dépose sur le monde.

Douter, c’est être conscient de notre subjectivité.

Douter, oui, mais de manière bienveillante. Ne pas tomber dans la méfiance de l’autre mais douter de soi en partant du principe que les biais mentaux viennent de nous et non des autres.

Lorsque j’apparais devant les gardes, j’apparais avec les signes du voyageur au long cours. Impossible donc, pour un gardien, de déterminer si je peux entrer ou non sans faire application du doute bienveillant et me laisser monter à l’hôtel avec mon vélo.

Une question demeure : si le voyageur à vélo n’est pas l’ordinaire, ma présence dans cet hôtel fait-elle de mon apparence, une apparence extra-ordinaire ?

A vous d’en juger.