Auteur : Alexandre Chapps

  • Le discours impersonnel

    J’avais appris qu’on ne commençait jamais un texte par « je », qu’il fallait se dépersonnaliser. Il fallait écrire « nous » ou « on ». Le « je » n’existait plus, il ne devait plus exister. Et pourtant, c’était difficile de me dissocier de moi-même. Égoïstement, peut-être, j’étais mon tout.

    Le monde était perceptible à travers mes yeux, et mes yeux uniquement. Même si je voyais les larmes des autres couler ou leur sourire se répandre sur leur visage, je ne pouvais que ressentir le battement de mon propre cœur, dans ma propre poitrine. Je ne pouvais que ressentir l’air frais sur ma peau, mes poils s’hérisser, ma fatigue, mes envies et mes doutes. Je ne pouvais qu’essayer de comprendre ce que les autres ressentaient, sans réellement y parvenir. Ce qui m’était accessible n’était qu’une comparaison entre ce que je ressentais, moi, et ce que je pensais que les autres ressentaient. Alors, n’ayant jamais eu accès à l’autre, à l’altérité brute, à toi, comment pourrais-je t’intégrer dans ce texte qui se veut être l’aveu de ma propre conscience ?

    Je sais, c’est un « on » impersonnel, un « nous » qui n’intègre aucune forme d’altérité.

    Mais enfin, quelle est la logique ? On se veut impersonnel pour se distancier de ses propos. Pourtant, je ne veux pas me distancier de mes propos. Et je ne veux pas que vous croyiez que je m’en distancie. Je veux que vous les lisiez, que vous les ressentiez comme si je vous les partageais directement, sans le média que sont les mots, comme si je pouvais, par télépathie, vous envoyer ce qui me frotte là-dedans. Ce qui tape. Ce qui gratte. Ce qui pique. Tout ce qui fait que l’on fait. Tout ce qui fait que l’on est humain. Ensemble.

    C’est ce courant chaud dans mon estomac qui me permet de comprendre l’importance de l’autre. Sans ce courant chaud, je serais incapable d’analyser les signes extérieurs de ta vie intérieure. Sans un « je » personnel, je ne serais pas humain.

  • Fragments – 2014/2015

    Les fragments ci-dessous ont été écrits entre 2014 et 2016 dans un carnet puis retranscrits ici, dix ans plus tard.

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    Je ressens dans la distance une complaisance malsaine. La séparation me rend heureux, il me plait de savoir être aimé de loin. Ça rend possible une infinité de pensées.

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    On ne naît ni bien, ni mauvais. On naît innocent. On grandit, on ingère notre environnement, on le digère ou on le recrache.

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    A mon moi intérieur. 

    « Je », mon moi, n’est rien. Il est aussi vide que plein. Je ne suis qu’à travers les autres et vice et versa. Mon moi ne s’est pas créé parce que j’étais « moi ». Il s’est créé parce que tu étais « toi ».

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    Certains philosophes affirment que le mal n’est pas fait de manière volontaire, que les êtres humains ne cherchent pas à faire le mal autour d’eux pour faire du mal en soi. Le mal serait en fait uniquement fait par omission du Bien. L’homme chercherait à toujours se satisfaire, même si cela coûte. Dès lors, on peut affirmer que l’homme n’est pas attiré fondamentalement par faire le mal mais cherche uniquement à satisfaire des désirs lesquels entraînent un mal pour d’autres.

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    Comment savoir si un homme est capable de penser ? Il m’arrive souvent de me demander si certaines personnes de mon entourage pourraient devenir des A. Eichmann si l’occasion se présentait. La pensée et la conscience, le Vernunft et la consciousness théorisés par Hannah Arendt ne sont pas des « capacités » visibles. « Penser » n’est pas anodin. Beaucoup de personnes en sont incapables. Combien ne savent pas l’effet que leurs actes ont sur les autres ?

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    2012. On va parler de ma faute et de mon implication. Le temps où tout restait à être détruit. Personne ne le savait, personne n’avait compris.

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    Il paraît évident qu’une séparation n’est pas facile. Mais au fond, qu’est-ce que c’est ? Il ne s’agit que de perte d’habitude. La vie en est pourtant pleine. La séparation crée une rupture par rapport à des événements répétés du passé. Il suffit donc juste d’avancer. Regrettons-nous d’avoir vu un bon film lorsque nous l’avons terminé ? Ne sommes-nous pas heureux de l’avoir découvert ? Ce sont les souvenirs qui forgent notre passé. Il s’agit d’en garder que les bons.

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    Le bonheur, c’est parfois de ne pas comprendre, de ne pas aimer.

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    Les relations sociales n’entrainent qu’une joie passagère. La vraie joie, constante, se trouve seul. Il faut savoir être seul pour savoir gérer les relations humaines. En étant seul, on apprend la valeur de soi et celle des autres. Ce n’est que dans le manque que l’on rencontre la vraie valeur des choses. Lorsque les gens sont là, ils sont , ils n’ont que la réalité terne et morne de leur apparence.

    Ils sont là.

    Et c’est tout.

    Lorsque les autres sont absents, ils ont l’avantage d’être imaginés. C’est un peu le champ des possibles qui s’ouvre.

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    L’homme ne peut être qu’égoïste car il n’a aucun moyen de transcender l’altérité. Il ne peut que constater l’existence d’autrui. Il ne peut jamais percevoir ce que l’autre perçoit, ni ressentir ce que l’autre ressent. L’expérience est tributaire d’un ego et cet ego est assurément la constante la plus importante pour chaque être humain. Ceci posé, bien vaines sont les théories moralistes tendant à nous faire croire qu’on peut vivre pour les autres au détriment de soi.

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    De Saussure disait que le mot « chien » n’avait jamais mordu personne, je me demande toutefois si le mot « chien » aboie lorsqu’il voit passer le facteur.

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    La vie est une longue suite de déceptions. Il suffit juste de s’en habituer. Je suis beaucoup plus affecté par ce qui me blesse, me choque et me révolte que tous les moments de bonheur et de plaisir que j’ai pu vivre. Ce n’est pas pour rien si les médias s’attachent aux faits divers et aux mauvaises nouvelles… on est toujours plus pris par le malheur des autres, et ça nous fait du bien, en quelque sorte, de savoir que l’autre aussi souffre. La vie est constituée de deux temps : celui de la satisfaction, immédiatement suivi de la tristesse et du manque.

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    « Vivre le moment présent » me semble contenir plusieurs dimensions temporelles paradoxales. Vivre le moment présent, c’est se détacher du passé en omettant le futur, un instant, un instant seulement.

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    L’arbre met plusieurs années à se construire un tronc solide qui lui permettra de supporter les tempêtes. Je ne suis qu’une fleur voire un buisson. Plein de vie, plein de futur mais toujours étouffé par les hivers longs et rudes.

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    Propos sur la belle mort.
    Il m’est arrivé d’entendre « sa mort fut douce » ou au contraire « sa mort fut brutale ». Paradoxalement, ce n’était pas tellement la mort qui fut douce ou brutale mais bien la vie qui a précédé la mort. On semble obnubilé par la mort à tel point qu’elle influencerait notre vie.

    En réalité, ce n’est pas tant la mort que l’idée de la mort qui agit sur nous. Or, l’idée de la mort est une idée parmi tant d’autres. Pourquoi l’idée qu’un jour je serai à la retraite n’a-t-elle pas les mêmes effets sur moi que l’idée du jour où je serai mort ? Et même s’il n’y a de sûr dans ce monde que la mort, cela ne modifie pas mon propos. Nous n’avons aucune idée de ce qu’est la mort en soi. Bien plutôt, il semble que l’image que l’on se fasse de la mort est celle de la vie, sans nous.

    Nous n’avons donc qu’une idée construite et totalement fictive de ce qu’est la mort. Pourquoi laisser une idée construite et totalement fictive agir sur nos vies ? À l’heure où il faut s’en aller, se succéderont instantanément le souvenir puis le néant et entre les deux, aucun chemin de regret. Rien d’autre. Et le néant ne saurait influencer l’être précédé. Je me sens plus proche d’Épicure que des chrétiens.

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    Lorsque je la regarde dormir, je ressens sa paisibilité. J’aurais envie de la réveiller pour la partager. Mais je ne peux me résoudre à tuer son calme qui la borde dans son sommeil. J’en suis presque jaloux. On se sent à l’écart lorsque l’insomnie nous frappe alors que le sommeil a déjà enveloppé celle qui aurait dû partager notre lente agonie. Me voici parti pour des heures d’attente…

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    Il n’y a rien de plus égoïste que l’amour. On ne souhaite le bonheur de l’autre qu’à travers le nôtre. Je ne crois pas les « si tu es heureuse alors je le suis aussi ». En réalité, il aurait fallu dire « j’aurais été heureux si tu l’avais été avec moi ». L’amour, c’est vouloir capturer l’autre et le garder pour nous. 

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    Lorsqu’on écrit, on a moins à parler, moins de bêtises à prononcer, moins de couteaux à lancer. 

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    Il n’y a rien de plus compliqué que de trouver le mot juste, celui dont les sens multiples couvrent tout le champ des émotions que l’on souhaite transmettre. Un « je t’aime » n’a jamais couvert un seul battement de mon cœur.

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    L’horreur d’être panthéonisé, condamné à errer dans la mémoire des gens, la mort n’étant même plus la porte de secours à l’oubli.

  • Les coudes en fer se soudent tout aussi bien

    Nouvelle

    Son rythme cardiaque s’accélérait. Il avait le souffle court. L’idée qu’il était bientôt 16h20 l’effrayait. On l’attendait dehors. Une bande de jeunes. Encore une histoire débile. Ce jour-là et comme tous les mardis durant la pause de midi, Jérémy allait manger chez sa grand-mère. Il avait été habitué à y aller à pied lorsque son grand-père venait encore le chercher. Jérémy devait passer dans le préau d’une autre école, celle d’en face de la sienne. Allez savoir pourquoi, les élèves des deux écoles se détestaient. On ne pouvait même pas mettre cette haine sur le dos de la distance: ces deux écoles étaient littéralement à 150 mètres. La seule raison pour laquelle la commune avait placé deux écoles, l’une en face de l’autre, était que le quartier était rempli d’enfants. Il fallait donc deux établissements scolaires pour accueillir tout ce petit monde. Donc, alors que Jérémy allait chez sa grand-mère, il avait malencontreusement croisé un groupe de cette école-là. quatre ou cinq gars. Peut-être en dernière année de l’école obligatoire. Des grands. Jérémy avait réussi à fuir en se cachant dans l’allée de sa grand-mère. Mais les gars savaient qu’il allait à l’école de U. Ils allaient l’attendre, c’est sûr. Maintenant, il fallait qu’il trouve absolument un subterfuge, un stratagème, un tour de magie, n’importe quoi pour s’évanouir dans la nature.

    Autour de lui, les autres s’excitaient de la sonnerie approchante. « Nathanaël, s’il-te plait, il reste 15 minutes… calme » suppliait Delphine, la maîtresse de classe de Jérémy, avec un air presque désespéré. Nathanaël, dont la capacité de concentration était égale à son incapacité à garder son calme, était un hyperactif. Jérémy aussi était un hyperactif mais pourtant se sentait différent de Nathanaël. Jérémy était sans cesse touché par tout et n’importe quoi, une sorte d’hyperactif de l’émotion: une chute à vélo, un passant trébuchant ou une bagarre dans la cour et hop, c’était le drame pour plusieurs heures. Il en était bouleversé, saisi aux tripes. Nathanaël, lui, il avait cette incroyable capacité à rester impassible devant la violence, particulièrement celle de la cour d’école. Les pires. Ce sont les violences gratuites, réellement gratuites, souvent fondées sur un physique ou une personnalité différente, un chouia atypique. Là, on se lâche. Jamais on ne pense aux émotions de l’autre, ce qu’il pourrait ressentir. Enfin, c’est ce qui semblait à Jérémy. Pourquoi se comporter comme un connard envers l’autre si on a conscience de la souffrance endurée ? Il se souvenait de la première fois où Marie était arrivée à l’école. Ses lunettes, genre double foyer, lui écartaient les yeux. On aurait dit un poisson. Ça n’avait pas échappé aux autres. On l’appelait encore « la truite ». Elle n’avait pas l’avantage de l’esthétique qui épargne certaines personnes. C’est dingue, il suffit d’être belle ou beau pour qu’on nous laisse tranquille. C’est l’avantage de l’apparence.

    Bon, 16h10. Ça approche et Jérémy n’a toujours aucun plan convenable. Les chaises commencent à grincer sur le sol, les autres élèves commencent à ranger. C’est bien la première fois que Jérémy n’est pas pressé de sortir de l’école. Le comportement inquiet de Jérémy n’a pas échappé à Delphine : « ça va Jérémy aujourd’hui ? Tu es très silencieux« . De quoi elle se mêle, pensa-t-il. Elle lui reproche quotidiennement d’être trop bruyant et maintenant qu’il la ferme enfin, elle s’inquiète. Jérémy aurait envie de lui répondre: « non ça va pas… non, dans moins de 10 minutes je vais me faire péter la gueule par un groupe de gars que je ne connais même pas et pour des motifs tout aussi obscurs. » Mais ça, c’est dans sa tête. Impossible d’avouer comme ça. Jérémy abhorrait le fait d’avoir la position de la victime. Question de crédibilité envers les autres. Il ne devait pas perdre sa face. Si les autres savaient qu’il allait peut-être se faire casser la gueule, il deviendrait l’attraction et toutes et tous porteraient leur attention sur lui tel des requins sentant le sang. L’image est bien choisie se dit Jérémy, si du sang il y a… manque plus que les ailerons. Il paraît qu’on peut voir arriver les requins avec leur aileron qui sort de l’eau. Facile pour les proies des requins, ils n’ont qu’à regarder par-dessus la surface de l’eau. Cette digression lui donna une idée: aller regarder par la baie vitrée qui longeait le corridor du premier étage de l’école. Par-là, il pourrait observer tous les mouvements de la cour, en particulier l’emplacement de ce groupe de requins qui l’attendait. Il n’aurait qu’à attendre que le préau se vide et alors il pourrait s’extraire de son trou, sortir de sa tanière, et fuir direction la maison.

    À ce moment, la lectrice ou le lecteur se dira « bon, il est un peu con ce Jérémy, il n’avait pas pensé à ça ?« . Mais ça serait oublier les vives émotions que l’on peut ressentir lorsque l’on est une proie. On a tendance à penser linéairement. Tout droit. Comme quand on court pour fuir un danger qui nous poursuit. Un bon roman policier vous apprendra qu’il faut courir en zigzag. C’est plus dur à toucher avec un pistolet, une cible qui change de cap. Vous le saurez pour la prochaine fois où vous serez confronté à un tueur en série ou un voleur de bas étage qui vous attend au coin de la rue pour vous dérober votre dernier téléphone.

    16h20. La cloche sonne. Les élèves se précipitent hors du bâtiment. Jérémy guette par la fenêtre. Rien en vue. Les couloirs se vident pour bientôt ne laisser personne d’autre que Jérémy et Delphine – vous vous souvenez, la maîtresse ? « Jérémy, tu attends quelqu’un ? Il se passe quoi aujourd’hui ?’ » dit Delphine surprise de voir encore Jérémy dans les couloirs. Il faut dire que ce n’était pas son genre. Jérémy, c’était plutôt le gamin « premier parti, dernier arrivé ». Jérémy ne répondit pas. Elle revint à la charge : » tu veux que je t’accompagne dehors ? tu as l’air inquiet« . « Evidement ma grande, tu t’es déjà fait péter la tronche par 4 débiles ? peu probable » pensa-t-il si fort que le dédain, bien que dissimulé, apparu sur son visage. Delphine le décela et se dit que quelque chose n’allait pas. « Allez, je t’accompagne » décida-t-elle. Elle attendait que Jérémy enfile ses chaussures. Il n’en coupera donc pas. Si ses assaillants l’attendent en bas, il aura la honte de sa vie de se cacher derrière sa maîtresse. Peut-être valait-il mieux se faire casser la figure plutôt que de se cacher dans les jupons de la maîtresse. Question de crédibilité. Le passage à tabac allait durer quelques minutes alors que la honte allait mettre des mois à s’évaporer. Tout en douceur et dans une lenteur travaillée, Jérémy se mit en mouvement, laçant ses souliers délicatement, feignant de se concentrer à chaque mouvement pour gagner quelques secondes. Peut-être les quatre brigands seront-ils partis ? Chaussures aux pieds, il se leva et, accompagné de Delphine, il longea la baie vitrée jusqu’aux escaliers. Chaque marche le rapprochait de la honte ou de la violence de la cour. Arrivé devant la porte d’entrée du bâtiment de l’école de U., il observa. Delphine ouvrit la porte.  » On y va Jérémy ? » s’agaçait Delphine de la lenteur de son élève qui n’arrêtait pas de tourner en rond. L’odeur de l’extérieur pénétra les poumons de Jérémy. Les acacias en fleurs annonçaient la fin de l’année scolaire. L’été, bientôt. La fin du préau et de ses violences. Jérémy entendait encore les cris des enfants qui jouaient dans le préau. Ces enfants qui semblaient errer, sans avoir de lieu où aller. Comme s’ils n’avaient ni maison, ni parent. On ne savait jamais d’où ils venaient et où ils partaient. De temps à autre, ils apparaissaient au détour d’une rue, seul.

    Jérémy sortit. Rien à l’horizon. L’agitation de la sortie d’école s’était tue et il ne restait plus que ces quelques élèves qui, toujours sans parents, erraient dehors jusqu’au lendemain matin.

  • Incipit d’un voyage

    Plusieurs possibilités s’étaient ouvertes devant moi. J’avais consacré les dernières années à m’investir dans différents projets qui aboutissaient gentiment. Par projet, j’entends principalement études, même si mes quelques mois à l’armée avaient fait émerger des nouvelles idées. Un bachelor et un master 1 en philosophie en poche ainsi qu’un brevet d’avocat me permettaient de naviguer entre nombreuses professions. Des tafs. Il n’y avait plus qu’à choisir. C’est là que ça se complique. Choisir. C’est plus facile quand on n’a pas de choix. On peut se rapporter au fatalisme. Il y a l’avantage de dire « c’est comme ça ».

    L’étude d’avocats dans laquelle j’effectuais mes 18 mois de stage obligatoires m’avait proposé de m’engager en tant que collaborateur après l’obtention de mon brevet. Déjà, le dilemme. Je voulais voyager, moi. Voir le monde. Profiter un peu de ma jeunesse, bien que jaunissante, pour me confronter à la réalité. Survivre des dans auberges de jeunesses, cesser de m’émerveiller sur une plage déjà vu des dizaines de foi. Faire des connaissances, bonnes et mauvaises. Perdre des affaires et être perdu, moi-même , puis retrouver, aider et être aider. Avoir des trucs à raconter. Et puis, il y a l’argent, la maille, la moula, le cash. Les assurances, le loyer, la matière inutile mais dont on s’entoure, pourtant. La sécurité, aussi. Chaque mois les ronds qui tombent comme la bouffée d’air après un concours d’apnée. Et plus on plonge, plus on a besoin d’air quand on remonte. Il y avait ma compagne également, avec qui je vivais depuis quelques années, avec qui tout se passait bien et que je n’avais pas envie de perdre. Je m’étais habitué à un certain style de vie. Et puis, le travail était interessant, faut le dire. Sans être un passionné du droit, la profession offrait malgré tout de la variété, de l’intensité, des problématiques à résoudre et des avantages indéniables. L’équipe était parfaite, je m’entendais bien avec tout le monde. Une très bonne ambiance de travail. Tellement bonne que je voyais même mes collègues en-dehors du travail, c’est dire …

    La sécurité m’a séduit et a eu ma peau. Mon barreau en poche, j’ai commencé à travailler. Enfin, j’ai re-commencé. Ce n’était pas un commencement, c’était un retour. Un déjà-vu. Un autre statut mais un étrange sentiment de stagnation. Et toujours ce petit courant chaud dans le ventre quand je pensais à mon voyage désiré et avorté.

    Jour après jour, ce petit courant se nourrissait de mes rêveries au point d’en devenir un torrent. Ce sera donc ça mes prochaines 40 années ? Heures d’ouverture lu-ve 8h-12h 14h-18h. Fermé 5 semaines/an (22 jours en réalité). C’est le travail mon gars. Ce sentiment de gâché quelque chose croissait en moi. Inéluctable.

    Il y a eu 6 semaines de pause que j’avais quand même négociées avec mon employeur. 6 semaines entre juillet et août. Enfin, de « pause » entre guillemets car mes mails continuaient à se télécharger dans mon téléphone et ma curiosité (et mon professionnalisme ?) me forçait à les consulter – au cas où on découvrait que j’étais indispensable! Peut-être était-ce cela que je tenais à vérifier ? – Bref, 6 semaines à l’autre bout de la planète pour déconnecter, recharger les batteries, et repartir pour les 10-15-20 prochaines années sans pause mensuelle. Sans surprise, ces 6 semaines m’ont conforté dans l’idée qu’il fallait que je m’évade, maintenant, avant de prendre perpet’ en regrettant de ne pas avoir eu ce qu’il fallait pour réaliser mon projet.

    Nous voilà donc aujourd’hui dans l’incipit de mon projet, dont je n’ai pour le moment, qu’une idée bien trouble…