Chapitre 1: Éloge d’une fuite

Saint-Luc (SUI), automne 2024

Au fur et à mesure que j’annonçais mon départ à mon entourage, on m’a souvent demandé si, à mon retour, j’allais reprendre mon emploi dans la même étude d’avocats. Lorsque je leur répondais que ce n’était pas prévu, une impression de devoir justifier cette sorte de « fuite » me saisissait. Si j’avais gardé mon emploi actuel, on aurait pu comprendre mon voyage comme une pause, une suspension de ce qui est et non comme un changement définitif et radical. Il est plus aisé de comprendre les congés sabbatiques que les démissions. Je craignais que l’on pense que mon projet s’apparentait plus à une fuite en avant, une fuite de mon emploi ou une fuite de mon quotidien qu’à un réel départ pour une expérience per se. Et je ne voulais pas que la substance de mon projet s’efface au profit de l’analyse relativement simpliste qui consiste à établir tous les départs comme des fuites. On ne quitte pas toujours pour rompre avec son présent.

Mais d’où vient cette envie – ou ce besoin – de partir ?

Les voyages intriguent toujours ceux qui restent, et les voyageurs les gens stables. On veut comprendre ce qui pousse quelqu’un à tout quitter pour s’engager dans l’inconfort de l’inconnu. Et ce n’est pas réservé aux jeunes ! Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1910, Tolstoï, âgé de 82 ans, quitte sa femme et ses enfants, et prend la fuite dans un hiver glacial. Il rêve d’une autre vie, loin de ce qu’il a toujours connu. Sa fuite s’achèvera à Astapovo où il meurt quelques jours après avoir pris le large… Une fuite relativement courte, mais une fuite tout de même.

Légitimement, je me suis demandé pourquoi. Est-ce que je cherchais réellement l’expérience du voyage ? Ou est-ce que je n’ai pas saisi pas l’excuse du voyage pour rompre avec ma routine et abandonner mon quotidien ? Parce que partir, c’est aussi abandonner dans une certaine mesure. Abandonner un instant, abandonner un moment, abandonner quelque temps, mais abandonner quand même. Donc, n’était-ce pas une fuite inavouée ? L’occasion de rompre avec l’acquis ?

En réalité, c’était un peu de tout…

À trop vouloir être, j’étais devenu. Or, ce que j’aimais, c’était le devenir. Le champ des possibles, l’ouverture de ce qui n’est pas encore. Tout quitter me permettait ainsi de « réinitialiser » mon essence. Je pouvais alors devenir, à nouveau.

J’étais devenu avocat, et je n’allais être plus que ça. Dans une certaine mesure, j’avais l’impression de passer à côté de quelque chose. Aristote disait que les choses sont « en puissance » lorsqu’elles ne sont pas réalisées, lorsqu’elles peuvent encore devenir, lorsqu’elles possèdent, en leur sein, une potentialité qui leur permet de devenir autre. Par exemple, le chêne est « en puissance » dans le gland. Le gland peut encore devenir « chêne ». Et n’est-ce pas un sentiment de liberté extrême que de sentir que l’on peut encore devenir ? Moi, j’étais devenu. Le sentiment d’accomplissement – l’entéléchie aristotélicienne – avait un goût amer, celui de la fin.

C’est la thématique qu’aborde Russell Banks dans son roman « Continents à la dérive » (Continental Drift) dans lequel Bob Dubois, réparateur de chaudière dans une usine depuis 10 ans, tente d’éviter sa propre fin:

 » S’il devait dire franchement ce qui ne va pas dans sa vie, chose dont il est pour l’instant incapable, c’est qu’elle est finie. Il est en vie mais sa vie est morte. Il a trente ans, et s’il travaille aussi dur qu’il l’a fait jusqu’ici pendant les trente-cinq ans qui viennent, il sera juste en mesure de demeurer exactement là où il en est à présent, sur le plan matériel aussi bien que personnel »

Les jours qui s’enchaînent forment le quotidien, et le quotidien s’empile pour devenir ce qu’on décrira comme notre « vie« . C’est ça, l’angoisse. Une forme de déterminisme dans le futur par le biais du quotidien: mon futur ne sera qu’une compilation de mon présent. Or, mon présent, c’est surtout des mails, des téléphones, de l’ordinateur – beaucoup – du formatage Word, tous les jours. Des allers-retours, le fameux « métro-boulot-dodo », sans l’aspect rock du concept. J’avais envie de plus. Ou d’autre chose. Rompre cette routine. Donc la fuir, oui, d’une certaine manière. Fuir mon accomplissement pour être, à nouveau, en puissance.

En bref, je voulais fuir pour devenir autre chose.

En 1976, Henri Laborit (1914-1995) sortait son essai intitulé « Éloge de la fuite« . Déjà, le titre est accrocheur. La fuite, ça donne envie.

Pour donner un peu de contexte, Henri Laborit, c’est d’abord un chirurgien qui s’intéresse particulièrement aux psychotropes et aux moyens anesthésiques. Il est le premier à utiliser la chlorpromazine en chirurgie, une molécule puissante ayant des des effets antipsychotiques.

Après son succès dans le milieu médical, Henri Laborit écrit. Et résumer une œuvre, c’est un peu la lyncher. Toutefois, je ne trouve pas d’alternative alors voici mon lynchage de l’Éloge de la fuite: Henri Laborit y développe une réflexion sur le comportement humain en s’appuyant sur ses connaissances en neurobiologie et en éthologie. Il critique la société moderne et propose la fuite comme une alternative à la souffrance imposée par les structures sociales et hiérarchiques. Pour nous préserver, nous devons fuir les structures dominantes construites par notre société (occidentale). La quête de pouvoir et de reconnaissance sociale conduit à des comportements de soumission ou de révolte, tous deux générateurs de stress et de mal-être.

Face à ce constat, Henri Laborit propose de fuir. Fuir, ce n’est pas être lâche. C’est une stratégie de préservation de soi qui permet de se soustraire aux situations aliénantes et de préserver sa santé mentale.​

D’accord. Fuir. Mais, comment Monsieur Laborit ? Par la créativité et la connaissance de soi, par la capacité de se désengager et se créer, nous dit-il.

Alors ma fuite commence ici, avec Henri Laborit, Russel Banks et Aristote. Je ne fuis pas le réel, ce serait vain et absurde, je fuis mes chaînes que je me suis construites. je fuis vers une tentative de lucidité sur ma propre condition. Je fuis, à vélo, vers le cliché du voyageur qui se « cherche » et, qui sait, peut-être trouverais-je autre chose que moi-même ? Après tout, pourquoi un gland devrait-il devenir nécessairement un chêne ?