Auteur : Alexandre Chapps

  • Le cuissard ne fait pas le cycliste

    Le cuissard ne fait pas le cycliste

    Les voies impénétrables du luxe

    Durant mon voyage à vélo, j’ai eu l’occasion d’expérimenter le fameux dicton « l’habit ne fait pas le moine » — ou, pour paraître savant, en latin : barba non facit philosophum.

    L’apparence reste, encore et toujours, notre premier accès à autrui, et souvent le fondement de notre premier jugement.

    Au fil de mon voyage de huit mois autour du monde en bicyclette, Tiffany et moi avions prévu de nous retrouver à certains endroits où je poserais mon vélo pour des vacances plus traditionnelles. Notre premier rendez-vous était à Phuket, en Thaïlande. Nous avions organisé ces retrouvailles bien avant mon départ et réservé un bel hôtel : un cinq étoiles, privatif et privilégié, où nous aurions du temps et de l’espace pour nous.

    Le jour où nous devions nous retrouver, je suis arrivé le premier à l’hôtel et, naturellement, à vélo. Il faut imaginer que cela faisait deux mois que je voyageais avec les mêmes vêtements, que je lavais bien sûr de temps à autre.

    Malgré tout, la saleté s’incruste, les tissus s’usent, et les tâches deviennent indélébiles. Bref, j’étais habillé en voyageur, et mon apparence reflétait les 2500 kilomètres que j’avais dans les roues.

    Pour accéder à l’hôtel, il fallait emprunter une route privée grimpant le long d’une colline. Une barrière fermait le passage, surveillée par deux gardes dans une guérite.

    D’emblée, ils m’ont barré la route. Le ton était suspicieux : « where are you going ? » Lorsque j’ai expliqué que j’avais réservé une chambre, ils m’ont demandé son numéro. J’ai rétorqué que je ne pouvais pas le savoir, puisque je ne m’étais pas encore annoncé à la réception. Leurs regards trahissaient le doute.

    Finalement, ils m’ont laissé entrer — non sans m’indiquer d’aller directement à la réception. En partant, j’ai entendu l’un d’eux parler à la radio. Je ne comprends pas le thaïlandais, mais il est probable qu’il ait annoncé mon arrivée. En haut, deux employés m’attendaient déjà, me demandant avec empressement : « How can we help you? »

    Être et paraître

    Cette situation m’a ramené au proverbe : « l’habit ne fait pas le moine ».
    Elle m’a rappelé à quel point nous devons nous efforcer de penser ce principe — quotidiennement, dans notre rapport aux autres.

    Ce proverbe signifie simplement que l’apparence est trompeuse : l’extériorité ne représente pas l’intériorité.

    L’habit est l’image de l’apparence extérieure, le moine celle de la foi intérieure. En bref : nous ne sommes pas ce que nous paraissons.

    Même si l’apparence est le premier vecteur de l’altérité auquel nous avons accès, elle ne saurait être un accès privilégié à l’intériorité.

    Être et paraître sont deux modalités de l’existence distinctes : ni opposées, ni équivalentes. L’une ne détermine pas nécessairement l’autre, et aucun jugement sur l’être ne peut se fonder sur le paraître. Si ces deux plans sont séparés, alors l’un peut influencer — ou non — l’autre. Mais jamais l’un ne contient l’autre.

    Gardiens, fonction paradigmatique du proverbe

    Or, le rôle du garde est précisément de trier entre ce qui peut entrer et ce qui ne le peut pas. Pour cela, il doit s’appuyer sur des critères visibles, tangibles : des indices extérieurs permettant de juger rapidement. Son jugement est donc fondé sur l’apparence — non par malveillance, mais par fonction et nécessité.

    Lorsque j’apparais devant les gardes, j’apparais avec les signes du voyageur au long cours. Or, les voyageurs à vélo ne fréquentent guère les hôtels de luxe : la clientèle habituelle est celle du confort, non celle de la route.

    Alors, si l’habit ne fait pas le moine, ni la barbe le philosophe, comment le gardien du monastère doit-il garder la porte ? Devrait-il établir un questionnaire pour sonder la vertu des moines, afin de ne pas se laisser tromper par la robe ?

    Sans doute pas.

    Le doute bienveillant comme principe des relations humaines

    Une solution demeure pourtant que l’on peut emprunter à Descartes: le doute.

    Douter, non pas des autres, mais des apparences. Douter, c’est refuser d’établir un lien immédiat entre le visible et l’être. C’est questionner ce que nos sens perçoivent, mais aussi nos propres biais — ces filtres invisibles que notre expérience dépose sur le monde.

    Douter, c’est être conscient de notre subjectivité.

    Douter, oui, mais de manière bienveillante. Ne pas tomber dans la méfiance de l’autre mais douter de soi en partant du principe que les biais mentaux viennent de nous et non des autres.

    Lorsque j’apparais devant les gardes, j’apparais avec les signes du voyageur au long cours. Impossible donc, pour un gardien, de déterminer si je peux entrer ou non sans faire application du doute bienveillant et me laisser monter à l’hôtel avec mon vélo.

    Une question demeure : si le voyageur à vélo n’est pas l’ordinaire, ma présence dans cet hôtel fait-elle de mon apparence, une apparence extra-ordinaire ?

    A vous d’en juger.

  • Chapitre 4 – Le bonheur est un verbe respiré au présent

    Chapitre 4 – Le bonheur est un verbe respiré au présent

    Alors l’esprit ne regarde ni en avant ni en arrière. Le présent seul est notre bonheur.

    Goethe, Faust

    Depuis des années, ma vie est tournée vers le futur. J’adore faire des plans sur la comète. J’organise, je planifie, je me réjouis.

    Or, « se réjouir », n’est-ce pas vivre dans ce qui n’est pas encore ? On se réjouit toujours de quelque chose qui va advenir et non quelque chose qui est advenu ou qui est en train de se produire.

    En me projetant sans cesse dans le futur, lorsque l’événement se produit finalement, je ne le vis pas au présent. Je suis déjà en train de me réjouir du suivant.

    On pourrait me dire: « Super, tu passes donc ta vie à te réjouir ! »

    Certes. Mais il y a malgré tout quelque chose de dérangeant dans le fait de ne jamais vivre pleinement les expériences.

    Mon voyage ne fait pas exception. Chaque jour, je planifie où je vais dormir le lendemain, où je vais m’arrêter pour manger, dans combien de temps arriverai-je à la prochaine étape du voyage, dans combien de jours je serai dans le prochain pays, dans combien de kilomètres, etc.

    Chose étonnante: depuis quelques jours, je planifie comment je vais aménager notre appartement à mon retour à Genève. Pourtant, lorsque j’avais l’occasion d’effectivement aménager notre appartement, je planifiais mon voyage. Quel comble !

    On en revient au poème de Baudelaire présenté dans le Chapitre 3:

    « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. »

    Donc, comment faire pour vivre maintenant ? Existe-t-il une méthode pour vivre au présent ? Sommes-nous condamnés à osciller entre le passé et le futur, comme un pendule, toute notre vie ?

    « Soyez ce que vous faites » chez Montaigne

    Dans le dernier chapitre de ses Essais, Montaigne nous conseille de prendre le temps et de simplement faire les choses que nous sommes en train de faire:

    « Quand je danse, je danse : quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps : quelque autre partie, je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. »
    (III, 13, De l’expérience)

    Notre esprit est sans cesse en train de naviguer dans un courant de pensées continues. Même lorsque nous sommes actifs, notre esprit continue ses pérégrinations.

    Dans son livre « Méditer au quotidien » le Vénérable Hénépola GUNARATANA compare notre esprit à un animal sans cesse en mouvement. Matthieu RICARD utilise la figure du petit singe pour illustrer un esprit qui saute sans arrêt de branche en branche, de pensée en pensée.

    Montaigne n’est ainsi pas si éloigné de la philosophie bouddhiste en nous conseillant d’entretenir une présence mentale à l’action que nous sommes en train de réaliser.

    Et ce n’est pas si simple ! Essayez une fois de marcher et de vous concentrer uniquement sur vos mouvements. Vous constaterez que votre esprit ne cesse de bavarder.

    Spoiler alert: En vélo, c’est impossible. Les voitures nous dépassent et nous frôlent sans cesse si bien qu’il faut être tant attentif aux mouvements de son corps qu’aux mouvements extérieurs.

    Montaigne nous offre un autre conseil: prendre le temps de faire les choses ! Un autre exemple dans les Essais:

    « Ésope ce grand homme vit son maître qui pissait en se promenant, Quoi donc, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ? Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d’oisif, et mal employé. » (III, 13, 1739)

    Faire les choses que nous sommes en train de faire, et prendre le temps de les faire, c’est un bon conseil. Mais comment calmer le bavardage de l’esprit ?

    Une réponse méditative

    En Thaïlande, de nombreux temples organisent des « Monks Talk » – littéralement des discussions avec des moines – lesquels se mettent à la disposition des passants pour répondre à leurs questions.

    J’ai saisi l’occasion pour aller poser toutes mes questions sur le bavardage de l’esprit.

    Un moine du temple de Wat Daowadung à Chiang Mai m’a reçu et a pris 2 heures de sa journée pour m’expliquer que la méditation était la clé et que cette méthode était pratiquée depuis plusieurs millénaires. Par exemple, la méditation Vipassana est enseignée depuis environ 2500 ans !

    Vipassanā est un terme pâli qui signifie “vision claire” c’est-à-dire voir les choses telles qu’elles sont.

    En très résumé, la méditation consiste à se concentrer sur sa respiration tout en étant conscient des mouvements de l’esprit et de son corps.

    Toute méditation doit commencer par une pensée altruiste car « c’est en donnant du bon que nous recevrons du bon, et c’est en donnant du mauvais que nous recevrons du mauvais » m’a dit le moine.

    Lorsque je l’ai remercier pour le temps qu’il avait pris à répondre à mes nombreuses questions il m’a dit quelque chose qui m’a marqué: « il est important de prendre du temps pour les gens qui se posent des questions, et en particulier ceux qui cherchent le bonheur, car plus il y a de gens heureux, plus le monde va mieux« .

    Ainsi, la méditation et la recherche du bonheur sont intimement liés à notre rapport aux autres. D’ailleurs, je pense qu’il serait difficile d’être heureux dans un monde malheureux.

    Alors je me suis demandé: quel est le rapport entre le bonheur et l’altérité ? Pouvons-nous être heureux si on est seul ? Quel est le lien entre notre bonheur et nos rapports sociaux ?

    Mais ça, c’est pour le prochain chapitre.



  • II – Temps

    II – Temps

    Cher Temps, j’aimerais te saisir, t’arrêter, te contempler,
    Un instant, comme un tableau.
    Te figer, te dessiner, te peindre, t’hypotyposer.

    Mais où vas-tu tout le temps ? Où cours-tu ? Où te dérobes-tu ?
    Parce que, oui, tu fuis, tu te caches, tu es lâches.
    On dit qu’il faut te prendre mais je ne t’ai jamais trouvé.

    Un jour on me remerciera: merci d’avoir trouver le temps !
    Mais pour l’instant, à cause de toi, je cours, toujours.
    Tout le toi, tout le temps, après toi,
    Et tant pis, si tantôt dans ma vie je tentais de t’inclure.
    Je te déteste tant.

    Tu nous pousses vers le trépas et tu réapparais un mince temps,
    Lorsque le souffle n’est plus vital, pour nous rappeler à quel point
    Tu avais été là, présent, mais qu’à ce moment
    De te regarder,
    Nous n’avions pas pris le temps.

    * * *

    Une enfance tiraillée d’insomnies,
    Déconstruite, à jamais ravagée
    Par l’idée du temps qui a passé et
    Jamais ne reviendra sans n’avoir été, jamais.

    Temps, pourquoi es-tu si fuyant ?
    Pourquoi n’es-tu jamais là ?
    Pourquoi le présent ne te sied pas ?
    Pourquoi lorsque je pense à toi,
    Tu disparais en une pensée, en un mouvement ?

    Je t’ai aperçu puis tu t’es enfui,
    Comme cela, sans me voir.
    Alors je me suis concentré
    Sur ma conscience et
    A chaque respiration tu réapparaissais.

    J’ai remarqué que rien ne tenait,
    Tout se liquéfiait,
    Tout fuyait,
    Tout coulait,
    Toujours.

    * * *

    Je m’enivre. Voilà tout.
    Tout ce dont je n’ai jamais rêvé et
    Tout ce dont je n’ai jamais été capable.

    S’enivrer, c’est rêver, c’est se déconnecter de la réalité.
    Eh quoi ! Rêver, ce n’est pas ça ?
    N’est-ce pas ne plus ressentir ce qui est là ?
    N’est-ce pas disparaître au-delà ?
    N’est-ce pas devenir autre chose que ce qui est soi ?

    Je m’enivre avec des produits, des pensées et de l’oxygène.
    Avec des plans sur une comète,
    Avec mes rêves d’ailleurs et d’autrefois,
    Avec ce qui n’est pas et ne sera jamais.

    Je m’enivre avec tout ce qui me tombe sous ma main.
    Ou sous ma tête, ou sous mon pied.
    Ou saoul.
    Tout ce qui me paraît me faire disparaître, je l’enlace.

    Demain n’est pas, hier n’est plus, et aujourd’hui est fuyant,
    Captif du liquide fluviale qui ne cesse d’être en mouvement,
    Je me regarde passé, assis sur un banc, le long de la berge.

    Je flotte, je flotte, je flotte puis,
    Aspiré par la source,
    je renais de l’embouchure entre le temps et l’espace.


  • I – Jungle

    Dense et touffue
    Secrète et recouverte
    Cache rampants et grouillants.
    Sombre et impénétrable
    Verdure protège nature
    Ce que nous serions sans ?

    Rien.

    Voici qu’une fois, je me suis retrouvé
    La voyant, elle, là,
    Ne sachant que faire.
    Devrais-je faire semblant ?
    Un voile pour me masquer ?

    Elle me regarde. Puis oublie.
    C’est le lot des cierges.
    Mielleux ou mélique,
    Ça colle et ça ruse.
    Et quand on s’y perd
    On n’y revient pas.

    Et mon regard dévie sur sa robe,
    Verte et ondulée.
    Une étendue de brocolis.

    J’aimerais y pénétrer,
    Mais je n’en reviendrais pas.

    * * *

    Que caches-tu, au plus profond de ta densité ?
    Au sein de ta verdure ?
    Quelles espèces préserves-tu ?
    Quelles créatures restent encore sauvées du genre humain ?

    L’immensité rend l’imaginaire prolifique.
    Celle-ci qui s’est perdue et qui ne vit que pour vivre et,
    Celui-là élevé par les lions, par les autres,
    Ce qui n’est pas nous.

    L’infiniment petit protégé par l’infiniment épais, mais
    Machette ! Artefact de la découverte.
    De la destruction,
    Voilà que ça coupe.

    Jungle, Océan, Espace.
    Vertige au-dessus des plis de l’infini
    Un même terrain du possible
    Qui se réduit aux chants du plastique.

    Le vaste qui nous renvoie à notre propre
    Vacuité.


    * * *

    La Jungle, ça sent le vert,
    Et on y voit l’humidité
    Partagée entre les plantes qui
    Se condensent au même endroit.

    On y entend le bruit d’insectes inconnus,
    dont aucune image n’existe.
    On entend le ruissellement des pensées
    Sur les troncs.

    On imagine des bêtes rampantes,
    Vivant sans la nécessité de l’homme,
    Sans la nécessité du temps,
    Sans aucune autre nécessité que la Vie.

    L’imagination se crée là où l’être humain est absent.
    On aime à croire que peut-être, ici, un homme se serait perdu
    Dans les lianes, et y aurait vécu pour vivre,
    Il y aurait vécu pour lui-même. Rien d’autre.

  • Chapitre 3: L’idée, le voyageur et le voyage

    Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent,
    Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
    De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
    Et sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

    Charles Baudelaire
    Les Fleurs du mal – Le Voyage (1857)

    Le 23 août 2025, je passais la frontière entre le Vietnam et le Laos, à Tay Trang, à environ 35 Km depuis Dien Bien Phu. 800m de dénivelé positif. Je commence à m’habituer aux montées.

    Le Vietnam avait été une découverte, le Laos fut une surprise. Je ne m’attendais pas à tant de différences dans le développement entre les deux pays. Les routes du Laos sont parsemées de nids-de-poule et de graviers, en particulier à la fin des descentes, dans le creux qui sépare les deux pentes, ce qui oblige les cyclistes à freiner leur élan tant attendu durant la montée.

    Les magasins et les restaurants se font rares. Les klaxons ont cessé. À perte de vue, s’étendent des étendues vertes laissant imaginer toute la vie que peut contenir cette jungle que l’on rêve impénétrée. La nature a gardé ses droits sur le son et sur le sol. Sur des petites collines pointent des villages en bois semblant avoir été épargnés par le temps. Les gens s’activent aux tâches quotidiennes. On plante, on coupe, on taille, on cueille, on lave, on mange et on se repose. Bref, on vit au rythme du nécessaire, au rythme de la vie dans son sens fondamental. Le nord du Laos est épargné par le superficiel et le superflu. Pas de grands panneaux publicitaires, pas besoin de promotion tape-à-l’oeil, encore moins de boutiques de fringues et autres témoins de nos sociétés consuméristes. Ici, on est, on n’a pas.

    Le vrai voyageur est celui qui part pour partir décrit Baudelaire dans son poème « Le voyage ». Ce n’est pas celui qui part pour se reposer, ni celui qui part pour découvrir une autre culture ou profiter d’un climat favorable. Les vrais aventuriers cherchent avant tout le départ. Mais qu’est-ce « partir » ? qu’est-ce que cela implique et pourquoi part-on ?

    ¨Depuis mon canapé, je me faisais une idée du Vietnam et je me faisais une idée du Laos. J’imaginais mon voyage d’une certaine façon tout en sachant que la réalité serait différente. De manière inconsciente, j’ai tenté de retrouver cet imaginaire dans la réalité de mon voyage. J’ai avalé les kilomètres pour rattraper l’image de plus en plus fuyante que je voulais retrouver. Plus j’avançais, plus je pensais trouver ce que je m’étais créé, sur mon canapé.

    Mais la réalité est toujours différente de ce que l’on s’est imaginé. La différence entre le rêve et la réalité peut créer de la déception. Alors, sans n’être jamais totalement satisfait de ce que je trouvais, je me persuadais que j’allais trouver, plus loin, dans le prochain pays, à la prochaine ville ou au prochain virage, l’idée que je m’étais faite de mon voyage.

    Lorsque j’ai passé la frontière du Laos et que j’ai roulé quelques kilomètres dans ses terres du nord, j’ai acté ce que je savais déjà: jamais je n’allais trouver l’idée de mon voyage sur la route, car on ne trouve jamais le monde des idées dans le monde des res, des choses matérielles. J’ai dû quitter un pays, le Vietnam, et en trouver un autre, le Laos, pour accepter que mon voyage n’allait être que ponctué d’imprévu et de découverte. Et, au fond, n’est-ce pas ce que j’étais venu chercher ? Imprévu et découverte ? N’est-ce pas le fond de tous les voyages ?

    Oui. Mais j’avais créé l’imprévu et la découverte, dans ma tête, dans mon monde de mes idées. Je savais ce que je devais découvrir. Je savais quand j’allais crever ma chambre à air et comment j’allais la changer. Dans quel décor. Tout ça, c’était déjà dans ma tête. Ce que je cherchais dans mon voyage était hors de ce monde, dans lequel nous vivons vous et moi.

    Ma situation m’a fait penser à un autre poème de Baudelaire « Anywhere out of the world« , publié dans le recueil posthume des Petits poèmes en prose (Spleen de Paris) dans lequel le poète dialogue avec son âme, à la recherche d’une ville dans laquelle vivre:

    XLVIII

    ANYWHERE OUT OF THE WORLD

    N’IMPORTE OÙ HORS DU MONDE.

    Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

    Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

    « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

    Mon âme ne répond pas.

    « Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »

    Mon âme reste muette.

    « Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

    Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

    « En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

    Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »

    Baudelaire part d’un constat: si nous sommes toujours bien là où nous ne sommes pas, nous ne sommes jamais bien là où nous nous trouvons. Ainsi, le malade préférera le lit d’en face et, celui d’en face, le lit près de la fenêtre. A coup sûr, si les deux échangeaient, ils se diraient que l’autre position était finalement mieux. C’est un peu l’histoire de l’âne de Buridan qui finit par mourir de faim entre deux picotins d’avoine ne sachant lequel choisir.

    De cette insatisfaction, Baudelaire propose à son âme de partir. Aller vers l’ailleurs. Déplacer son être. Le voyage est la réponse illusoire au fait que nous sommes toujours bien là où nous ne sommes pas. Car, si le bien se trouve où nous ne nous trouvons pas, rien ne sert de voyager… Force est de constater que nous ne serons jamais bien nulle part. A quoi bon dépenser temps et argent dans un voyage ? La problématique qu’il faut donc résoudre est celle de la satisfaction au présent, de l’ici et du maintenant. Être bien, là où on est. C’est le verbe « être » qui est important et non la modalité spatiale du « là ».

    Lorsque j’étais sur mon canapé et que je m’imaginais mon voyage, je ne faisais que créer une ailleurs onirique. Cet ailleurs, j’ai tenté de le projeter sur l’ici et le maintenant, sur mon expérience brute de l’instant présent, dans mon voyage. J’ai voulu reproduire les images du Vietnam que j’avais en tête et je voulais découvrir le Laos que je m’étais imaginé.

    Mais quel intérêt de voyager si l’ici est, sans cesse, projeté vers l’ailleurs ? Quel intérêt à être ici si l’on veut retrouver cet ailleurs ? Autant rester sur son canapé.

    Mon erreur a peut-être été de vouloir nourrir le réel avec mon imaginaire – chose impossible puisque le réel n’est que ce qu’il est et ne peut être aliud, autre. La solution: nourrir mon imaginaire avec le réel. Voilà à quoi peut et doit servir un voyage.

    * * *

    Il faut partir pour partir. A l’esprit qui cherche le lieu parfait, l’âme répondra toujours: ce que tu cherches se trouve hors de ce monde.

  • Chapitre 2: Sisyphe au Vietnam

    C’est dans le nord du Vietnam, là où les champs laissent leur place aux montagnes, que Zeus aurait pu condamner Sisyphe à transpirer éternellement sur son rocher. Après quelques jours à Hanoï, j’ai repris ma bicyclette pour me rendre dans le nord. Au début, ça monte. Après, aussi. Ça monte tout le temps. Quelques fois, une petite descente s’installe entre les montées, simplement pour redonner l’espoir et le courage nécessaires afin d’affronter les dénivelés suivants.

    Les premiers kilomètres furent difficiles. La chaleur, l’humidité, le dénivelé et le traffic compliquent l’itinéraire que j’avais prévu. Les montées sont raides et le soleil frappe fort. Je vais adapter mon trajet afin d’éviter, autant que faire ce peut, les montées avec des pentes à plus de 10%. En l’occurrence, c’est dans une montée à 12%, lorsque je tentais tant bien que mal de hisser mon vélo en-haut de la montagne, que j’ai pensé à Sisyphe. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » écrivaient Shūzō Kuki et Albert Camus. Bon, m’imaginer Sisyphe heureux, je peux. Mais était-il réellement heureux, notre Sisyphe ? Et si oui, quelles étaient les conditions de son bonheur ?

    Un peu de contexte tout d’abord: Sisyphe, c’est un personnage de la mythologie grecque principalement connu pour avoir été condamné par Zeus à pousser un rocher en haut d’une montagne et à le voir dégringoler le long de l’autre versant, et recommencer, encore, et pour l’éternité.

    Albert Camus utilise ce mythe afin de construire son concept de l’absurde qu’il développera dans son triptyque littéraire: Caligula (1944) L’Etranger (1942) et Le Mythe de Sisyphe (1942). La question centrale de ce dernier ouvrage est la suivante: si la vie n’a aucun sens, devrais-je me suicider ? La question est un peu rude pour un carnet de voyage intitulé « wheels and happiness« , je m’en rends bien compte. Néanmoins, la question que pose Camus m’intéresse particulièrement: existe-t-il un sens à ce que l’on fait sur cette terre ? Et s’il n’y a aucun sens, quel en est l’intérêt ?

    Pour Camus, l’être humain possède un destin: celui d’être mortel. C’est tout. Et il faut l’accepter et célébrer la vie telle qu’elle est car chaque jour passé nous rapproche de la mort. Il n’y a rien de plus. Camus développe ainsi une éthique du contentement. Il faut se contenter de ce que l’on a puisqu’il n’y a que cela qui existe. Quid de l’espoir dans tout cela ? Il faut l’oublier. L’espoir, c’est reconstruire un monde idéal à l’image qu’on voudrait. Or, le monde n’est pas intelligible pour la connaissance humaine et l’absurde naît lorsque la raison se heurte à l’aspect dé-raisonnable du monde. Comment comprendre raisonnablement le monde dans lequel nous évoluons dès lors que celui-là n’est pas accessible par la raison ? Ce n’est pas possible nous répond Camus, et c’est là où se trouve l’absurde de notre condition, condamnés à naviguer dans un monde avec une raison qui ne nous permet pas de le capturer.

    Alors, comment peut-on imaginer Sisyphe heureux ? Camus nous répond: par l’éthique du contentement. Il faut imaginer Sisyphe accepter sa condition, accepter la futilité de sa tâche et de son existence. Accepter, c’est lâcher prise. Par un certain paradoxe, Camus nous dit qu’accepter sa condition est une sorte de délivrance. C’est précisément ce que la pensée bouddhiste plaide depuis des millénaires: « accepte ce qui est » aurait dit Bouddha.

    En quittant Hanoï, j’ai tenté de prendre les petites routes afin d’éviter la « QL 6 » qui est une sorte d’autoroute. Même si les camions et voitures n’y roulent pas très rapidement, c’est toujours pénible de se faire sans cesse dépasser par des véhicules, qui te klaxonnent au passage et qui soulèvent de la poussière.

    Après une cinquantaine de kilomètres et alors que le soleil de midi tapait sévèrement, je décide de faire une pause sous un arbre, juste avant une longue et rude montée. Durant ma pause, un scooter s’arrête auprès de moi. Un homme, un local, avec les dents noires – si tant est que ce fussent des dents – commencent à me parler. Je n’y comprends rien. Il semble m’indiquer qu’il y a quelque chose qui va me tuer sur mon chemin. Je comprends qu’il y a un danger. Bon, il n’a pas l’air tout net. Je n’ai jamais entendu parler de brigands par-ici. Je le remercie de sa sollicitude à mon égard mais lui répond que je vais survivre, qu’il ne doit pas s’inquiéter pour moi. Mais il insiste. Il ne me laisse pas tranquille. Forcé d’abréger ma pause, j’enfourche mon vélo pour continuer ma route. Il tente alors de me retenir mais je réussi à passer.

    Je commence donc cette montée. Je m’aperçois vite que cela va être difficile. Je pousse mon vélo. Mes pieds glissent. Le vélo est extrêmement lourd. Mes tempes frappent violemment le côté de ma tête. Il fait chaud. Je suis trempé de transpiration. J’ai la tête qui tourne et me sens de moins en moins bien. J’enchaîne les pauses. Finalement, après une heure d’effort, j’arrive enfin en haut de ma route. La descente, enfin ! La libération. Sisyphe peut lâcher son rocher qui va glisser seul désormais. Il pourra le regarder descendre et souffler. Le sentiment d’accomplissement l’enveloppera et les hormones sécrétées par l’effort fourni le rendront heureux. Avec de la chance, du haut de la montagne, il verra le coucher du soleil. Le meilleur l’attend alors: une descente sans poids, certes en direction de sa condamnation mais tout de même, une descente sans effort.

    Peut-être que le bonheur de Sisyphe se trouve également dans l’appréciation du moment présent, sans penser à la prochaine montée – inévitable tant pour lui que pour moi – en faisant un effort d’abstraction des pensées envahissantes. Celles qui tournoient constamment dans notre esprit.

    Sauf que notre ami Sisyphe avait décidé ce jour-là de laisser ses cailloux trainer en haut de ma montée:

    Je comprends alors ce que voulait me dire le gars qui m’a arrêté en bas de la montée. La prochaine fois, j’écouterai. Je tenterai de comprendre, à tout le moins.

    À cet instant, je fais preuve de contentement et j’accepte donc mon sort et profite de la descente, que je venais de monter si péniblement. C’est comme ça. De toute façon, je n’allais pas escalader les cailloux (même si j’y ai pensé). Je modifie donc mon itinéraire du jour. Heureusement pour Sisyphe et pour mon vélo, les montées offrent toujours une descente, quelqu’en soit le côté….

    Voyager à vélo, c’est faire preuve d’acceptation. Il faut accepter que ça monte, il faut accepter d’être mouillé – de pluie ou de transpiration. Il faut accepter d’avoir chaud ou froid. Et il faut accepter que ça fasse, parfois, mal. Je m’imagine Sisyphe maudire son caillou durant toute la montée puis, lorsque le rocher dégringole de l’autre côté de la montagne, se dire « c’était pas si horrible. Regarde comme c’est beau la vue d’en haut« . C’est à peu près le dialogue que j’ai avec mon vélo.

    Pour le reste du trajet au Vietnam, je suis principalement la route QL 6. Celle-ci a l’avantage de traverser un certain nombre de petits villages ainsi que d’être longée de beaucoup de commerces et de restaurants, ce qui me permet de m’arrêter ou de faire le plein de nourriture. Aussi, elle a peu de risque d’être coupée par un éboulement, ce qui a l’avantage de la certitude du trajet…

    Mon itinéraire m’amène, chronologiquement, à passer une nuit dans les villes et villages suivants:

    Hòa Binh

    Muong Bi

    Mai Chau

    Vân hô

    Moc Chau

    Son La

    Hung Nhân

    Muong Âng

    Dien Bien Phu

    Après 14 jours au Vietnam, je laisse Sisyphe et son caillou derrière moi pour passer la frontière avec le Laos (qui n’est pas beaucoup plus plat !). D’une manière générale, les vietnamiennes et vietnamiens sont très accueillants. J’ai eu la chance d’être, par deux fois, invité à partager un repas avec la famille ou des amis de mes hôtes. Même si la barrière de la langue m’a empêché d’avoir de grandes discussions avec les gens que j’ai croisé, la communication simple reste possible et google traduction est une aide précieuse.

    Vous pouvez retrouver les lieux où j’ai dormi sur My Maps:

    Le Vietnam en quelques chiffres:

    • 14 jours sur place, 10 jours de vélo
    • 581 km à vélo
    • 8’474 m de D+
    • En moyenne, 58.1 km et 847.4 m de D+ par jour de vélo
  • Chapitre 1: Éloge d’une fuite

    Saint-Luc (SUI), automne 2024

    Au fur et à mesure que j’annonçais mon départ à mon entourage, on m’a souvent demandé si, à mon retour, j’allais reprendre mon emploi dans la même étude d’avocats. Lorsque je leur répondais que ce n’était pas prévu, une impression de devoir justifier cette sorte de « fuite » me saisissait. Si j’avais gardé mon emploi actuel, on aurait pu comprendre mon voyage comme une pause, une suspension de ce qui est et non comme un changement définitif et radical. Il est plus aisé de comprendre les congés sabbatiques que les démissions. Je craignais que l’on pense que mon projet s’apparentait plus à une fuite en avant, une fuite de mon emploi ou une fuite de mon quotidien qu’à un réel départ pour une expérience per se. Et je ne voulais pas que la substance de mon projet s’efface au profit de l’analyse relativement simpliste qui consiste à établir tous les départs comme des fuites. On ne quitte pas toujours pour rompre avec son présent.

    Mais d’où vient cette envie – ou ce besoin – de partir ?

    Les voyages intriguent toujours ceux qui restent, et les voyageurs les gens stables. On veut comprendre ce qui pousse quelqu’un à tout quitter pour s’engager dans l’inconfort de l’inconnu. Et ce n’est pas réservé aux jeunes ! Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1910, Tolstoï, âgé de 82 ans, quitte sa femme et ses enfants, et prend la fuite dans un hiver glacial. Il rêve d’une autre vie, loin de ce qu’il a toujours connu. Sa fuite s’achèvera à Astapovo où il meurt quelques jours après avoir pris le large… Une fuite relativement courte, mais une fuite tout de même.

    Légitimement, je me suis demandé pourquoi. Est-ce que je cherchais réellement l’expérience du voyage ? Ou est-ce que je n’ai pas saisi pas l’excuse du voyage pour rompre avec ma routine et abandonner mon quotidien ? Parce que partir, c’est aussi abandonner dans une certaine mesure. Abandonner un instant, abandonner un moment, abandonner quelque temps, mais abandonner quand même. Donc, n’était-ce pas une fuite inavouée ? L’occasion de rompre avec l’acquis ?

    En réalité, c’était un peu de tout…

    À trop vouloir être, j’étais devenu. Or, ce que j’aimais, c’était le devenir. Le champ des possibles, l’ouverture de ce qui n’est pas encore. Tout quitter me permettait ainsi de « réinitialiser » mon essence. Je pouvais alors devenir, à nouveau.

    J’étais devenu avocat, et je n’allais être plus que ça. Dans une certaine mesure, j’avais l’impression de passer à côté de quelque chose. Aristote disait que les choses sont « en puissance » lorsqu’elles ne sont pas réalisées, lorsqu’elles peuvent encore devenir, lorsqu’elles possèdent, en leur sein, une potentialité qui leur permet de devenir autre. Par exemple, le chêne est « en puissance » dans le gland. Le gland peut encore devenir « chêne ». Et n’est-ce pas un sentiment de liberté extrême que de sentir que l’on peut encore devenir ? Moi, j’étais devenu. Le sentiment d’accomplissement – l’entéléchie aristotélicienne – avait un goût amer, celui de la fin.

    C’est la thématique qu’aborde Russell Banks dans son roman « Continents à la dérive » (Continental Drift) dans lequel Bob Dubois, réparateur de chaudière dans une usine depuis 10 ans, tente d’éviter sa propre fin:

     » S’il devait dire franchement ce qui ne va pas dans sa vie, chose dont il est pour l’instant incapable, c’est qu’elle est finie. Il est en vie mais sa vie est morte. Il a trente ans, et s’il travaille aussi dur qu’il l’a fait jusqu’ici pendant les trente-cinq ans qui viennent, il sera juste en mesure de demeurer exactement là où il en est à présent, sur le plan matériel aussi bien que personnel »

    Les jours qui s’enchaînent forment le quotidien, et le quotidien s’empile pour devenir ce qu’on décrira comme notre « vie« . C’est ça, l’angoisse. Une forme de déterminisme dans le futur par le biais du quotidien: mon futur ne sera qu’une compilation de mon présent. Or, mon présent, c’est surtout des mails, des téléphones, de l’ordinateur – beaucoup – du formatage Word, tous les jours. Des allers-retours, le fameux « métro-boulot-dodo », sans l’aspect rock du concept. J’avais envie de plus. Ou d’autre chose. Rompre cette routine. Donc la fuir, oui, d’une certaine manière. Fuir mon accomplissement pour être, à nouveau, en puissance.

    En bref, je voulais fuir pour devenir autre chose.

    En 1976, Henri Laborit (1914-1995) sortait son essai intitulé « Éloge de la fuite« . Déjà, le titre est accrocheur. La fuite, ça donne envie.

    Pour donner un peu de contexte, Henri Laborit, c’est d’abord un chirurgien qui s’intéresse particulièrement aux psychotropes et aux moyens anesthésiques. Il est le premier à utiliser la chlorpromazine en chirurgie, une molécule puissante ayant des des effets antipsychotiques.

    Après son succès dans le milieu médical, Henri Laborit écrit. Et résumer une œuvre, c’est un peu la lyncher. Toutefois, je ne trouve pas d’alternative alors voici mon lynchage de l’Éloge de la fuite: Henri Laborit y développe une réflexion sur le comportement humain en s’appuyant sur ses connaissances en neurobiologie et en éthologie. Il critique la société moderne et propose la fuite comme une alternative à la souffrance imposée par les structures sociales et hiérarchiques. Pour nous préserver, nous devons fuir les structures dominantes construites par notre société (occidentale). La quête de pouvoir et de reconnaissance sociale conduit à des comportements de soumission ou de révolte, tous deux générateurs de stress et de mal-être.

    Face à ce constat, Henri Laborit propose de fuir. Fuir, ce n’est pas être lâche. C’est une stratégie de préservation de soi qui permet de se soustraire aux situations aliénantes et de préserver sa santé mentale.​

    D’accord. Fuir. Mais, comment Monsieur Laborit ? Par la créativité et la connaissance de soi, par la capacité de se désengager et se créer, nous dit-il.

    Alors ma fuite commence ici, avec Henri Laborit, Russel Banks et Aristote. Je ne fuis pas le réel, ce serait vain et absurde, je fuis mes chaînes que je me suis construites. je fuis vers une tentative de lucidité sur ma propre condition. Je fuis, à vélo, vers le cliché du voyageur qui se « cherche » et, qui sait, peut-être trouverais-je autre chose que moi-même ? Après tout, pourquoi un gland devrait-il devenir nécessairement un chêne ?

  • Poésies et Fragments 2024/2025

    Poésies et Fragments 2024/2025

    Un clochard, comme il en existe plein. Mais un jeune. Trente ans max. Avec un chariot d’un supermarché, détourné en maison à roulettes dans lequel est empaquetée une vie de matière. À terre, recroquevillé. Sale, aussi. Surtout.

    La foule qui passe à côté, en prenant bien garde de ne pas le regarder. Le eye contact peut être fatal. Fatal pour nous-mêmes, bien sûr, car celui qui est à terre à l’habitude des regards fuyants. Nous, passant devant la misère humaine, on protège notre conscience.


    De la musique, au loin. Une foule, statique, qui regarde un orchestre. Des jeunes d’une vingtaine d’années jouent de la musique dans la rue. On y rit, on y frappe des mains. On y danserait presque.

    Je passe à côté du SDF. Il pleure dans ses mains, une cigarette à moitié consumée à côté de lui. La musique résonne de plus en plus fort. On applaudit. Il a les mains prises par ses larmes.

    Je voulais me balader en ville, voilà que j’ai la nausée.

    *

    Toujours étonnantes, les rencontres.
    Un jeune, environ 25 ans. Tatoué au cou. Pull extra-serré, moulant. Volubile, il parle, il parle, il parle.
    Mais qui l’écoute ? Ses voisins de table ?
    Un silence.
    Il regarde ses documents qu’il porte pour paraître occupé.
    Personne ne relance la conversation. Le silence, puis le départ.
    Toujours étonnantes, ces rencontres.

    *

    C’est l’air du temps, dit-on. On parle sur tout et de rien, du rien surtout et en ne connaissant rien du tout. On babille, on blablate, on exprime, on se fâche, on tape du poing, on fait résonner mais sans grand raisonnement. Ce n’est que du bruit vide. C’est l’air du temps.

  • Je suis tombé amoureux d’une fiction

    Est-ce que vous vous êtes déjà attaché à des personnages d’une série, d’un livre ou d’un film ? Je veux dire, attaché émotionnellement au point de ressentir une affection singulière, réelle, pour ces personnages et leur histoire ?

    Pendant les nombreuses heures que vous passez à vivre leurs péripéties, vous êtes devenu complice. C’est comme si vous partagiez un bout de leur vie et eux, un bout de la vôtre. Ils font partie de votre quotidien. Vous y pensez, de temps en temps, comme vous penseriez à d’autres personnes que vous connaîtriez dans la vie réelle. La vie fictive déborde sur vous, elle se fait sentir dans votre ventre. Et puis, vous faites des parallèles avec la réalité. Vous vous attachez aux personnages, vous essayez de les comprendre, vous partagez leurs points de vue, ou pas. Vous souriez lorsqu’ils annoncent une bonne nouvelle, vous pleurez lorsqu’il leur arrive un malheur. Ils vous énervent aussi, parfois. Vous ne comprenez pas : « mais, pourquoi tu fais ça ? ». Ils vous font ressentir de la gêne, du bonheur ou de la tristesse. Vous tentez de leur expliquer leur propre histoire « non, ne fais pas ça » ou « continue, tu verras ! ». Mais les personnages n’écoutent pas. Ils sont fixés sur des rails et vous les suivez également. Chaque fois que vous ouvrez votre livre ou votre ordinateur pour continuer la série, vous vous replongez dans cet univers. Vous rencontrez à nouveau vos personnages. Ils sont là. Ils vous attendaient. Fidèles, comme toujours.

    Un jour, il y a un générique de fin. Il y a une page qui se tourne, une autre qui se ferme définitivement. Et c’est tout. Il n’y a rien d’autre. Il n’y a que ce cette parcelle de fiction qui n’existera jamais. Pourtant, les personnages, vous les avez créés. Vous les avez imaginés. Vous avez vécu avec eux et vous voudriez continuer à vivre avec. Vous voudriez que l’évolution se poursuive. Mais la fiction elle, elle est terminée. Alors, vous devez vivre dans votre réalité avec cette finitude, sans que cette finitude ne soit jamais assez pour ces personnages avec qui vous avez vécu des émotions.

    C’est con. Mais, pourtant, vous étiez si engagé. Et puis, il n’y aura plus rien. Plus jamais. Alors, oui, de temps en temps, il y a des tomes 2 ou des spin-offs. Mais ce n’est jamais aussi bien que la première fois. Ce n’est jamais tout à fait la même chose. On y retrouve jamais ce qu’on cherchait, peut-être s’était-on imaginé autre chose ? Peut-être est-ce de notre faute ? Peut-être nous ne devrions pas tomber amoureux d’une fiction ? On peut regarder une nouvelle fois une série. On peut relire un livre. On peut revoir un film. Mais l’immédiateté de l’émotion ne reviendra jamais. Elle nous est définitivement éloignée.

    Peut-être que vous essayez de trouver des alternatives. S’abonner au réseau social de l’actrice ou de l’acteur, suivre le réalisateur, s’abonner à l’autrice. Mais ce n’est jamais pareil. Alors, la vie semble un peu plus morne, un peu plus triste, un peu plus vide. On se sent un peu plus seul, comme si on avait perdu quelqu’un. On pourrait m’accuser d’exagérer. Mais, quand on y pense, combien d’heures mettez-vous à lire un livre ou à regarder une série complète ? 30 heures ? 40 heures ? Des fois, 100 heures ? Et combien d’heures voyez-vous vos amis par semaine ? votre famille ?

    On peut recommencer une nouvelle série ou un nouveau livre tout en sachant que nos personnages auxquels on s’est tant attachés n’y seront pas.

    On est condamné à vivre avec cette parcelle de fiction ayant un début et une fin avec un espace établi, terminé, ciselé, définitivement tracé.

    Il m’arrive de temps à autre de réécouter la bande-son de séries ou de films que j’ai vus et qui m’ont touché. Ça me permet, dans ma tête, de continuer la fiction, de recréer une parcelle où les personnages auraient continué leur vie, avec la mienne. Ça me permet de les imaginer différemment. Ça me permet d’espérer qu’ils vont continuer. Et que moi aussi. Et qu’en fait, rien n’est terminé. Et que tout était dans ma tête. Et que tout est toujours dans ma tête. Alors à travers les bandes-sons, j’arrive à me replonger dans l’univers de la fiction, et puis je fais encore un bout de chemin avec ces personnages, un tout dernier, avant de les laisser définitivement derrière sans oublier qu’ils ont fait partie d’un bout de ma vie.

  • Poésies et Fragments 2017/2018

    *

    Deux ans après m’être fracassé la gueule à vélo sur les rails de tram, laissant mon coude dans l’état d’un poireau âgé, je m’envolai avec mon frère et ma sœur pour Salt Lake City. J’avais oublié mon carnet pour écrire. J’en ai donc acheté un. Avec des corbeaux sur le devant, sans raison particulière. Petit détail: j’avais arrêté de fumer.

    *

    J’entends le son des vaguelettes du lac qui viennent mourir en face de moi. Les moustiques me piquent par dizaines. Des dizaines d’oiseaux se laissent porter sur la berge. Le ciel est rose et les monts rougissent. Les arbres brûlent du dernier rayon de soleil.

    Il a disparu.

    *

    C’est intétressant d’attendre. La patience est une vertu et c’est peut-être celle que j’ai le plus travaillé ces vacances.

    Attendre les vacances.

    Attendre l’embraquement.

    Attendre le départ.

    Attendre les valises perdues.

    Attendre les animaux.

    Attendre.

    *

    J’aurais voulu être un cow-boy. Découvrir des plaines vides et pleines.

    Me coucher avec le soleil et me reveiller avec ses rayons.

    Je vis en 2017. Je suis en voiture.

    Bien loin d’être un cow-boy, je suis un touriste.

    *

    Ici, les paysages sont si variés qu’il me serait difficile de tous les décrire. Un qui me plaît est le canyon. Depuis la route, on surplombe de grandes parois rocheuses de plusieurs dizaines de mètres. Une rivière creuse son fond et s’étend à perte de vue. Peut-être que si je marche jusqu’au bout, j’arriverai au paradis ?

    *

    À Yellowstone, on chasse les animaux.

    Non pas avec des armes, mais avec des appareils photos. On veut pouvoir prouver ce qu’on a vu. Je n’aime pas ça. Chasser les animaux ne m’intéresse pas. Si je les vois, je suis content. Mais la traque à la vue m’ennuie profondément.

    *

    Lamartine écrivait « Le spectacle est dans le spectateur ». Et si la vie n’était en fait que notre propre création émotionnelle ? Tout ce qui nous entoure n’est que notre propre extension. Tout vient d’une création; de notre propre création. Nous sommes tous Dieu.

    *

    « Lorsque l’enfant était enfant, il apprenait à jouer avec le monde,

    Lorsque l’enfant était enfant, il avait le regard de l’animal,

    Lorsque l’enfant était enfant, il parlait toutes les langues,

    Lorsque l’enfant était enfant, il avait envie de devenir grand,

    Depuis que l’enfant est devenu grand, il cherche à retrouver l’enfant. »

    Toi aussi ? toi aussi tu t’es perdu ?

    *

    Toute ma vie n’a été qu’une succession de charmes. Heureuses sont les
    Proies tombées. Je n’en crois rien.

    Un vide existentiel me pousse à essayer de remplir
    Une existence vide.
    Vide de sens, et pourtant débordante d’émotions incontrôlables.

    Je parle car je charme
    Et charmer me remplit d’importance.

    Or, l’éphémère me rattrape. Rien n’est stable si ce n’est ma noirceur.
    Je me trouve des objectifs,
    Des vide-têtes pour m’occuper.

    Mais je ne m’occupe pas de moi,
    J’occupe du vide avec de l’air.

    Rien n’est palpable. Alors, je saute en imaginaire du pont.
    Je pense aux gens qui resteraient pour parler de moi.

    Je charmerais enfin par ma mort.

    *

    Distance aux choses.
    Chaos dans un coeur rempli.
    L’envie de créer pour tracer une goutte de pluie qui sera séchée.

    Un trajet d’une chute, un arrêt, une similitude
    Dans la ligne, dans la matière.
    Distance dans l’existence.

    Petit berceau de chaleur, un va-et-vient constant,
    Une lancée.

    Quelque chose brûle.
    Et s’en va.
    Braises chaudes redonnent le feu.

    Un espace, un endroit, un vide rempli.
    Une sorte de libération.
    J’ai envie de créer.

    As-tu déjà créé ?

    J’ai donné vie.
    Non pas une respiration.
    Ni même un coeur.

    Je donne tous les jours vie à des sensations.

    *

    Le concept humain de la Création.
    Nous avons créé pour détruire.

    Dieu est morte.
    C’est ce qu’Elle voulait, c’est ce que nous voulions.

    Une suspension. Une quiétude.
    Cela s’arrête.
    Nous avons perdu l’envie.

    Et tout s’en va.

    *